Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

La voie du tabla

Chaque année est bonne, neutre ou mauvaise. Comment l’année 4599 fut-elle prédite ?

La route des Indes passe par le salon de la maison d’un  musicien mauricien, joueur de tablas, dans la ville réunionnaise de Saint-Pierre. À Bombay, ou à Baroda où il est très connu, il accompagne de grands concertistes du répertoire classique indien. Indien mauricien, Subhash Dhunoohchand est arrivé à la Réunion en 1987 dans le cadre des festivités de l’Année de l’Inde. Il est resté et, depuis, la route historique reliant l’Europe, la Réunion, l’île Maurice et l’Inde traverse le salon de sa maison dès que se fait entendre la rythmique d’écoulement si caractéristique de ses tablas. Dans ce salon, où traînent les jouets de son fils, il s’entraîne tous les jours  ; écartant les jouets, il s’assied sur le tapis, installe les tablas, le grave et l’aigu, sur des coussins et les bloque contre ses jambes repliées.

« Jouer du tabla demande beaucoup d’exercice, de patience et de passion, dit-il. Contrairement à ce que croient certaines personnes, c’est un instrument très difficile à pratiquer. Il accompagne le chant et les styles de chant sont nombreux dans la musique indienne. Dans le pur classique, il y en a déjà trois ; dans le semi-classique, au moins cinq. Ensuite il y a la musique folklorique où la place du tabla est très importante. Il sert de musique de fond dans les films. Il est utilisé dans presque toutes les publicités. A la télévision, avant l’annonce d’un programme, il y a toujours un son de tabla . Ce sont autant de façons de jouer. 

« En Inde, avant d’aller à un concert, les gens se posent la question de savoir qui joue du tabla !  C’est bien parce que le tabla est connu dans le monde entier. C’est le seul instrument indien très connu avec la cithare. Ravi Shankar a ouvert la voie avec les Beatles. En Europe, j’ai fait plusieurs tournées avec des orchestres indiens. En Espagne, j’ai joué en public avec un groupe de rock, une très bonne expérience… Je connais surtout la Suède, j’ai vécu là-bas. J’enseignais au conservatoire de musique de Malmö. J’y ai des amis musiciens de jazz.  

« Je suis devenu musicien grâce à mon père, qui était professeur de hindi et chanteur. Chez nous, quand un événement survient dans une famille, que ce soit une naissance, un mariage, un anniversaire, il y a toujours des chants. Un mariage dure quatre jours, et pendant quatre jours, il y a ces personnes qui chantent. J’écoutais mon père pendant ses répétitions. C’est là qu’il m’a montré les instruments de la musique indienne. Nous avons tous un sens rythmique en nous, c’est peut-être une des raisons pour lesquelles j’ai choisi le tabla. La musique classique indienne m’a toujours attiré. La plupart des jeunes écoutaient des musiques de films et de variétés, davantage diffusées à la radio et à la télévision. Mais moi, dès qu’il y avait un concert de musique classique, j’étais devant la télé. Même si je ne la comprenais pas, c’était cette musique qui me plaisait. 

« J’avais dix-sept ans quand j’ai décidé d’apprendre le tabla. On l’enseignait à l’institut Mahatma Gandhi. J’y suis entré vers la fin de mes études secondaires. Après le collège, j’allais prendre mes cours . J’ai étudié le tabla pendant trois ans à l’institut, puis je suis parti en Inde pour continuer. Je suis toujours en apprentissage. J’étudie avec un pandit (maître) à l’université de Baroda. » 

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La route des Indes passe par le salon de Subhash Dhunoohchand parce que l’on peut faire débuter l’enchaînement des causes et des effets conduisant, de nos jours, à la Réunion, chez un tablaiste mauricien, le jour où Vasco de Gama a touché l’Inde, le 20 mai 1498. Sans cet évènement, il est peu probable qu’il naquît à l’île Maurice - et son père serait-il devenu professeur de hindi, et chanteur, et lui-même musicien ?

1498 correspond à l’année 4599 de l’ère Kali Yugam de l’histoire du monde. Le temps du monde compte quatre ères (yugam). Kreta yugam, l’âge d’or, a vu l’apparition de l’homme sur la terre. Il a duré 1 728 000 années. Treta yugam, l’âge d’argent, pendant lequel l’homme a vu son intelligence éclore, a duré 1 296 000 années. Douvapara yugam, l’âge du cuivre, période de l’apprentissage des premières techniques, a duré 864 000 ans. Le quatrième et dernier âge, Kali yugam, est celui du rayonnement de l’homme, il durera 432 000 ans. C’est le nôtre,. A son terme, l’être humain sera revenu à l’état de la bête. 

Chaque année est bonne, neutre ou mauvaise. Comment l’année 4599 fut-elle prédite ? Deux cents kilomètres séparent Maurice et la Réunion. Deux îles aussi proches ne pouvaient échapper à la sagacité des Européens lancés sur la route des Indes. Ils étaient en quête permanente de mouillages sûrs contre les tempêtes et leurs ennemis, d’escales pourvoyeuses d’eau et de vivres pour les hommes, de bois pour réparer les navires. Ils connaissaient l’existence des îles avant même de les voir ; elles figuraient sur les documents arabes qui servirent à concevoir leurs premières cartes. On employa longtemps l’expression « îles sœurs » pour exprimer la communauté de destin des trois îles Mascareignes. La plus petite et éloignée des trois, Rodrigues, reste aux confins de cette vision. Elle joua peu de rôle dans l’aventure des Indes. 

Sous des drapeaux différents, français pour Bourbon et hollandais pour Mauritius, l’occupation des deux îles principales débuta de la même façon, à vingt-six ans d’intervalle, au XVIIe siècle : une troupe mit pied à terre, contempla la forêt intacte et commença ses premières coupes d’arbres pour édifier des cabanes et, autour, une palissade. Les Hollandais échouèrent à s’implanter à l’île Maurice. Après leur départ, les Français de Bourbon prirent leur place et les deux îles vécurent pendant un siècle sous la seule tutelle de la France. Les Anglais y mirent un terme en 1810. Après la guerre, ils ne surent trop quoi faire de ces îles. Ils rendirent la plus difficile d’accès, Bourbon, à la France et conservèrent par prudence Maurice et Rodrigues. 

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Hors cette touche britannique particulière à Maurice, le peuplement des deux îles a des origines similaires. La France principalement pour les colons . L’Afrique et Madagascar pour les esclaves. L’Inde pour la main d’œuvre engagée après l’abolition de l’esclavage. La mosaïque est complétée par des Chinois et des Indiens musulmans du Gujarat. La grande différence entre la Réunion et l’île Maurice, c’est qu’à Maurice, la communauté indienne imprime un trait culturel et religieux fondamental. Elle est majoritaire dans la population de 1,2 million d’habitants. Et cette présence massive a créé un nouveau pays. « Une petite Inde » dit Gandhi qui, de retour d’Afrique du Sud où il était allé enquêter sur la situation des immigrants indiens, séjourna dix jours à l’île Maurice en 1901.

 L’évolution fut tellement profonde que les intellectuels indo-mauriciens ont eu longtemps tendance à confondre l’histoire de Maurice avec celle de leur seule communauté. Dans l’immigration de travailleurs indiens du XIXe  siècle, ils voulurent voir une nouvelle forme d’expansion de l’indianité, dans le prolongement du rayonnement ancestral de l’Inde. L’océan n’était-il pas indien ? Pour eux, la pauvreté et l’espoir d’une vie meilleure ne suffisaient pas à expliquer pourquoi plus de trois cent mille Tamouls, Bengalis et autres, décidèrent de s’embarquer pour l’île Maurice et, pour la plupart, d’y rester. L’année 1835 vit deux évènements majeurs à Maurice : l’abolition de l’esclavage et le début de l’immigration indienne pour succéder aux esclaves africains dans les plantations de cannes à sucre. En 1935, les porte-parole de la communauté célébrèrent le « Centenaire de la colonisation indienne »... 

Cet orgueil était compréhensible, il était la conséquence des longues années de maltraitance et de mépris dont les Indiens furent l’objet de la part de la société blanche. Le passif était lourd en particulier avec l’ancienne classe des planteurs d’origine française. Tromperie des contrats, retenus abusives sur les salaires, punitions corporelles, conditions de vie exécrables, pas d’écoles, pas d’hôpitaux, etc. Dès 1839, une première commission d’enquête examina les griefs des travailleurs indiens et le gouvernement (anglais) de l’Inde menaça de suspendre l’immigration. 

Le scandale éclata de nouveau en 1872 quand un membre de la communauté française, M. de Plevitz, figure locale du libéralisme de l’époque, se dressa contre les siens pour dénoncer les abus : les planteurs le conspuèrent, il fut frappé à coups de canne. Une nouvelle commission d’enquête lui donna raison et des lois sur le travail furent enfin promulguées. 

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Les autorités britanniques portent aussi leur fardeau d’injustices. Le roman La Quarantaine de Jean-Marie Le Clezio décrit le sort, en 1856, des immigrants passagers des navires Hyderee, Fatteh Mobarruck et Shah Jehan, atteints du choléra et abandonnés sur l’île Plate pendant des mois sans soin ; les morts se comptèrent par centaines. Cependant, le libéralisme anglais finit par produire ses effets. Il mit en marche un ascenseur social. Une catégorie indienne éduquée émergea. Des avocats, à l’image de leur modèle, Gandhi, réclamèrent la justice sociale, l’accès à l’éducation et la reconnaissance politique de leur communauté. L’un d’eux, Manilal Maganlal Shah (Manilall Doctor) était arrivé à Maurice en 1907. Il fonda en 1909 le journal The Hindoustani dont la devise, peut-être aussi en pied-de-nez aux francophones, paraphrasait celle de la France : « Liberté des individus, fraternité des hommes, égalité des races ». 

En 1920, les Indiens s’opposèrent à la campagne  pour le retour de Maurice à la France, qui fut le dernier baroud d’honneur de la communauté française. Celle-ci craignait un électorat indien lié historiquement aux Britanniques. Elle voyait juste et c’est aussi dans cette optique que les Anglais firent entrer en 1926 deux premiers élus indiens au Conseil de gouvernement de la colonie. Ces élus inaugurèrent ce qui fut longtemps une des caractéristiques de la vie politique mauricienne : l’alliance des hindous et de la gauche. C’est sous l’influence, à Londres, des socialistes de la Fabian Society que la grande figure de l’indépendance mauricienne, Seewosagur Ramgoolam, étudiant en médecine, se lança dans l’action sociale et politique dès son retour à Maurice. 

En 1937 une protestation de petits planteurs indiens de cannes à sucre dégénéra en révolte. On manifesta partout dans l’île, des coups de feu furent tirés  ! Du jamais vu  ! Une nouvelle vague de réformes sociales et politiques ouvrit enfin à la communauté indienne, devenue majoritaire, le chemin de la reconnaissance. Les franco-mauriciens  durent s’incliner. Le fait politique indien fut consacré à l’indépendance, proclamée le 12 mars 1968, par l’élection au poste de Premier Ministre, de Sir Seewosagur Ramgoolam.

Subhash Dhunoohchand avait trois ans le jour de l’indépendance. C’est ce passé qui rebondit sous ses doigts…

Situé à Moka, l’institut Mahatma Gandhi inclut un musée et un centre de formation aux arts de l’Inde. Les chants de mariage de l’île Maurice font l’objet d’enregistrements vendus sur place.

 

Le K des Kerveguen

Le grand témoin des profondeurs