“« C’est une pièce rarissime. Si vous en trouvez un, tenez-moi au courant. Ça m’intéresse… »”
« Vous vendez un kreutzer ? » Faussement assoupi sur une chaise, surveillant l’entrée d’une boutique triste aux trois-quarts vide, l’homme sursaute et ses yeux s’illuminent. Le visage impassible du boutiquier musulman, en tunique, sandales aux pieds, s’efface un instant laissant place à celui, passionné, du numismate. Un réflexe de collectionneur : on ne laisse pas passer la chance d’acquérir un kreutzer frappé du « K » des Kerveguen.
« C’est une pièce rarissime. Si vous en trouvez un, tenez-moi au courant. Ça m’intéresse… » Les conservateurs de musée tendent eux aussi l’oreille quand le mot kreutzer est prononcé. Aucun des musées de l’île n’en possède. La pièce manque au musée historique De Villèle. Il y a quelques années, un conservateur du musée Léon Dierx, à Saint-Denis, croyait que le coffre noir, massif, clouté, datant du Directoire, de son bureau en renfermait un. Mais la lourde clé surgie du passé n’ouvrit que sur une déception…
Si le kreutzer Kerveguen prend des allures de mythe, il en existe d’autres, sans marque, et qui furent les plus nombreux à circuler dans l’île. Ils ont traversé le siècle avec plus de facilité. Les collectionneurs en ont. Celui du directeur de l’une des plus anciennes bibliothèques de la Réunion est placé entre un thaler et une piastre à l’origine romanesque (elle aurait été retirée de l’épave du Saint Gérand dont le naufrage, en 1744 à l’île de France, inspira à Bernardin de Saint-Pierre une scène mémorable de son chef d’œuvre Paul et Virginie).
On dit « kreutzer », mais son véritable nom est swanziger, pièce de vingt kreutzers en usage dans l’empire austro-hongrois entre 1755 et 1848. Une petite pièce de vingt-sept millimètres de diamètre. Côté face, quelques profils des maîtres séculaires de l’Europe centrale : l’impératrice Marie-Thérèse, Joseph II, François II, Ferdinand II. Au revers, l’aigle bicéphale surmonté de la couronne, emblème impérial, porte en son centre les armoiries des Habsbourg. La pièce comporte aussi le chiffre « 20 » dans un cartouche et son millésime. La seule image accessible de la variante des Kerveguen du kreutzer figure dans le catalogue de la première exposition numismatique réunionnaise, présentée en 1983. Sur cette image, le « K » est frappé transversalement au cœur de l’écusson des Habsbourg. Une marque sans originalité mais qui vaut chère. Le kreutzer Kerveguen n’est pas répertorié dans le Livre des monnaies. Il n’est pas coté. Sa valeur n’a donc aucune référence. Elle ne dépend que d’une chose : la somme qu’un collectionneur serait prêt à sacrifier pour la posséder… « Avec eux, tout est possible » juge l’érudit directeur de bibliothèque, connaisseur du très fermé milieu local des amateurs de livres et de pièces historiques.
Que reste-t-il des deux cent vingt-sept mille kreutzers démonétisés, ramenés d’Autriche et frappés par Gabriel de Kerveguen en 1859 ? Quelques spécimens. Ils sonnent comme un écho prémonitoire de déclin pour cette dynastie, la plus puissante de l’histoire de l’île. Où sont-ils ? Au secret, dans des coffres de banques pour une partie d’entre eux. « On peut penser aussi que certaines vieilles familles en ont conservé sans jamais s’y intéresser » évoque, songeur, notre expert. Si un objet révèle une âme, chacune de ces pièces enferme une trace de celle des Kerveguen et de leur rêve de pouvoir et de fortune.
La Réunion, 1859. Depuis plus de trente ans, la colonie prospère grâce au sucre. Elle est une réussite de la France du Second Empire. Son prestige atteint Paris. L’esclavage y a été aboli sans heurt et ses richesses s’étalent. De somptueuses demeures, dans le style des résidences de Louisiane, sont bâties sur les grands domaines. Le plus grand de ces domaines appartient aux Le Coat de Kerveguen. Venu de Bretagne, le premier de la lignée, aspirant de marine, a débarqué sur l’île en 1796. Denis Le Coat de Kerveguen est de ces fils de petite noblesse qui refusent de choisir leur camp dans la tourmente révolutionnaire, et vont tenter le sort outre-mer. Il a peu de fortune mais un mariage bien choisi lui permet de constituer un premier domaine foncier à Saint-Pierre. Cependant, la rente agricole ne l’intéresse pas. Réalisant une partie de ses terres, il préfère ouvrir une maison de commerce, puis fonde une boulangerie qui ravitaille en pain Saint-Pierre et les navires de passage.
En 1816, peu après le décès de sa première épouse, un second mariage encore plus profitable lui ouvre de nouvelles perspectives. La paix revenue avec l’Angleterre, les liaisons maritimes ont été rétablies avec la France où la demande de sucre ne cesse de croître. Denis Le Coat de Kerveguen comprend alors que la puissance économique et financière réside désormais dans la production sucrière et le capital terrien. Dans le mouvement qui couvre l’île de cannes à sucre, il est l’un des acteurs les plus entreprenants.
Après sa mort en 1827, son fils Gabriel poursuit l’œuvre avec encore plus d’ardeur. Gabriel Le Coat de Kerveguen construit son empire cannier en conquérant. Il agit avec intelligence, patience et détermination, modelant un ensemble foncier et agricole homogène dans le sud et l’est de la Réunion. Il absorbe les propriétés hypothéquées des planteurs financièrement fragiles qui ont l’imprudence de s’endetter auprès de lui. Des alliances matrimoniales, parmi les frères et sœurs de Gabriel, renforcent le domaine. En deux générations, la famille a acquis toutes les terres, de la mer au sommet des montagnes, de la plaine du Gol à la Ravine des Cabris et de la Ravine Manapany à Vincendo, auxquelles s’ajoutent deux grandes propriétés au Quartier Français et à Sainte-Suzanne. Orgueil suprême, Gabriel de Kerveguen fait l’acquisition, au prix fort, d’un titre de « comte » auprès du Vatican.
Il règne sur plus d’un millier d’esclaves. Pour lui, l’esclavage dresse les indigènes primitifs à la discipline et au travail et les prépare à la vie civilisée. Il va jusqu’à vanter les vertus du fouet. Quand en 1831 l’interdiction de la traite négrière est enfin appliquée à Bourbon, alors que son propre besoin de main d’œuvre est l’un des principaux débouchés du trafic, il se tourne vers l’immigration indienne, dont le sort vaut à peine mieux que celui des esclaves. L’abolition de l’esclavage, en 1848, ne le trouble pas. Au contraire, il profite du marasme dans lequel sombrent nombre de petits et moyens planteurs pour accroître son domaine. Cinq mille hectares de cannes à sucre donnent à Gabriel Le Coat de Kerveguen une immense fortune et en font le principal acteur de l’économie insulaire. Tous plient devant sa volonté. Même la puissance publique. Et c’est ce qu’elle fait en juillet 1859 quand De Kerveguen, rentré d’Europe avec ses deux cent vingt-sept mille kreutzers autrichiens, réclame le droit de frapper cette monnaie et de la mettre en circulation.
Gabriel de Kerveguen a décidé de résoudre à sa manière la double crise monétaire intérieure et extérieure dans laquelle la Réunion s’enfonce. L’île manque de numéraire depuis la fin de l’époque de la Compagnie des Indes. Echaudés par une faillite bancaire, attachés au métal, les engagés travaillant sur les exploitations des Kerveguen refusent d’être payés en monnaie de papier. Ils veulent de l’argent solide qui tient en main. A l’extérieur, la crise est liée au regain de tension entre la France et le Royaume-Uni. Dans l’océan Indien, la puissance financière est anglaise. En cessant d’accepter les traites françaises, la Banque du Bengale laisse un vide que la Banque de la Réunion est incapable de combler.
Gabriel de Kerveguen propose donc des monnaies de métal et de papier gagées sur sa fortune et son prestige. Sans attendre l’autorisation du gouvernement, il a introduit avec la complaisance des douanes ses milliers de kreutzers démonétisés. Le 11 juillet 1859, le gouverneur Darricau et le conseil privé de la colonie sont placés devant un fait accompli. Ont-ils le choix ? Gabriel de Kerveguen ne fait que profiter de la carence du gouvernement impérial. Le conseil privé entérine, mais pose une condition : « Que De Kerveguen s’engage à rembourser à la première réquisition la contrepartie, à bureau ouvert, au cours qu’elle aurait à la date du remboursement. » Les kreutzers Kerveguen sont autorisés sans cours légal et sans obligation de les accepter. Dès ce moment, jour et nuit, les presses frappent les pièces du « K » victorieux.
Mais le conseil privé a commis une erreur fatale en ne fixant aucune limite à cette masse monétaire artificielle et fragile. L’appât du gain emballe la machine jusqu’au désastre. Car l’influence accrue sur la destinée de l’île se double, pour l’habile financier qu’est Gabriel de Kerveguen, d’un formidable coup spéculatif. La pièce autrichienne de vingt kreutzers valait 0,83 franc. Le cours officieux réunionnais est fixé à un franc. Les Kerveguen font des émules. Les kreutzers affluent dans l’île. Ils entrent dans le circuit, avec ou sans la marque prestigieuse. Quand vingt ans plus tard tout s’effondre, on en comptera plus d’un million.
Dans un décret daté du 2 avril 1879, le gouvernement de la Troisième République décide le retrait des monnaies étrangères en circulation dans les colonies. Du jour au lendemain, les kreutzers ne servent plus à rien. Les commerçants perdent confiance. Ils refusent les kreutzers et ferment boutique. La crainte s’installe. On frise l’émeute à Saint-Denis. De Kerveguen fait face et tient son engagement. Il accepte d’en racheter deux cent vingt-sept mille. Les siens. Pas un de plus. Pour enrayer la panique qui monte, le conseil général, nouvelle institution républicaine de la colonie, prend à sa charge le rachat de l’ensemble des pièces, mais se retourne contre De Kerveguen qu’il rend responsable de cette situation.
Les kreutzers sont détruits. Un procès passionné s’ensuit. De Kerveguen se défend. Au cours d’un franc par kreutzer, il perd maintenant six et demi pour cent sur chaque pièce : le kreutzer comprend 3,90 grammes d’argent ; le franc de 1879, 4,17 grammes. Le verdict tombe. De Kerveguen est condamné à payer le remboursement de huit cent mille kreutzers réunionnais.
Après lui, son fils Denis reste puissant, mais le prestige du nom s’est évanoui. La famille se déchire. Fait exceptionnel, elle quitte la Réunion définitivement au lendemain de la Première Guerre mondiale, cédant ses biens après plus d’un siècle de présence. Il ne reste pour témoigner de ce passé que quelques pièces entourées de mystère, à la gravure usée, oubliées ou conservées loin des regards à travers les ans. Elles font partie des pièces secrètes qui mettent en marche la machine à remonter le temps.