“Le gouverneur général aurait été un modèle d’occupant sans cette idée fixe de transformer les colons de Bourbon et de l’ancienne île de France en sujets du Royaume-Uni. ”
C’est la grande nouvelle de l’Extraordinary, supplément du n° 5 du journal Isle of Bourbon Government Gazette. Sous le titre « Fête du 13 août 1810 », l’administration royale britannique prend bien soin de s’exprimer en français afin que personne n’ignore l’événement. « Le douze du mois tombant un dimanche, la célébration de l’anniversaire de la naissance de son Altesse Royale le prince de Galles a été remise au lendemain, et à cette occasion il y a eu une fête magnifique donnée à Saint Denis, par son excellence R.T. Farquhar, gouverneur de l’Isle de Bourbon et dépendances. Tout le palais du gouvernement était illuminé extérieurement. Le portrait en transparent de Sa Majesté George III […] était exposé au milieu de la galerie du palais… »
Les Anglais se sont rendus maîtres de « l’Isle Bonaparte » le mois précédent. Ils l’ont aussitôt rebaptisée Bourbon. Les 7 et 8 juillet, vingt et un bâtiments de guerre et de transport britanniques se rassemblent le long des côtes nord et est de l’île. Cinq mille hommes, cipayes de l’armée des Indes en grande majorité, débarquent en deux points, l’embouchure de la rivière des Pluies à Sainte-Marie et la Grande Chaloupe, hameau de pêcheurs entre Saint-Denis et la Possession. Les deux colonnes enserrent Saint-Denis et sa garnison de cinq cents soldats et gardes nationaux. Chef militaire et gouverneur, le colonel de Sainte Suzanne capitule le 9.
Après Rodrigues en 1809 qui leur a servi de port naturel pour regrouper et protéger leur flotte, les Anglais ont décidé de s’emparer de Bourbon, seconde étape avant l’objectif final : l’île de France, qui tombera le 2 décembre 1810. Déjà, l’année précédente, les Anglais ont tenté à deux reprises de prendre pied sur l’île Bonaparte. En septembre 1809, sept cents hommes occupent la seule rade de l’île, Saint-Paul, avant de rembarquer devant la mobilisation des Français, ressaisis après un commencement de panique. Accusé de lâcheté, le gouverneur De Brulys, qui s’apprêtait à capituler, se brûle la cervelle. Un mois plus tôt, un raid terrestre avait visé le quartier isolé de Sainte-Rose, sur la côte est. Le commodore James Corbett dirigeait l’attaque. Il sera tué l’année suivante dans un engagement naval aventureux avec l’escadre française défendant l’île de France. Pour célébrer son audace et ses faits d’armes, les Anglais érigèrent sur le lieu de son débarquement sainte-rosien une pyramide funéraire en pierres taillées volcaniques noires. Elle abrita jusqu’au lendemain de la guerre sa dépouille, qui fut ensuite rapatriée en Angleterre. Le monument se dresse toujours, face à la mer, à la marine des pêcheurs de Sainte-Rose.
Tous, en juillet 1810, ne partagent pas la volonté de résistance du gouverneur Sainte Suzanne. Dans l’île, les Anglais n’ont pas seulement la suprématie militaire. Ils ont des amis. Tous les officiers anglais possèdent un plan détaillé des défenses de Saint-Denis avec le nombre et l’emplacement exact des pièces d’artillerie. Les combats sont âpres autour de Saint-Denis. Mais le parti hostile à la Révolution et à l’Empire, qui va jusqu’à rêver d’indépendance, a fait son choix. De plus, une bonne partie des citoyens de Bourbon est peu pressée de prendre un mauvais coup et de s’exposer à des représailles britanniques. Surtout dans une bataille perdue d’avance. Car l’espoir de voir des renforts arriver de France s’est évanoui depuis longtemps. Lorsqu’ils décident d’en finir avec le nid de corsaires français des Mascareignes, qui compromet la colonisation des Indes, les Anglais sont convaincus qu’ils ne risquent rien de ce côté. La destruction de la flotte française devant le cap de Trafalgar est passée par là.
« Les prisonniers de guerre sont avertis qu’ils doivent se tenir prêts à partir pour le cap de Bonne Espérance par la plus prochaine occasion. Ceux qui ont obtenu du gouvernement la permission de se fixer dans cette colonie, pourront y rester, en donnant des sûretés satisfaisantes. […] Ils devront, en outre, quitter leur uniforme pour prendre l’habit bourgeois ; et n’auront à prétendre à aucun émolument ou secours du gouvernement […]. Les prisonniers qui solliciteraient la faveur de demeurer à Bourbon, doivent être créoles, attachés à la colonie par leurs familles ou leurs alliances, ou appuyés de personnes qui répondraient de leurs bonnes conduites […] » proclame à Saint-Denis, le 14 février 1811, le lieutenant gouverneur de l’île Bourbon, Henry S. Keating.
Il n’y a pas de grand mystère sur la période anglaise de Bourbon. Si ce n’est sur la personnalité du gouverneur général des îles conquises, Robert Townsend Farquhar. Celui-ci s’est installé à Port-Louis après la conquête de l’île de France, rebaptisée à son tour de son nom hollandais d’origine, Mauritius. Il laisse Bourbon sous l’autorité du lieutenant colonel Keating qui avait dirigé l’opération militaire d’invasion. Dans leur ouvrage « Bourbon anglaise », les historiens réunionnais Jean Alby et Mario Serviable font de Robert Townsend Farquhar le portrait d’un homme cynique, qui s’enrichit notamment dans le commerce des esclaves, qu’il interdit officiellement en 1813. On le dit pourtant conciliant. L’hebdomadaire officiel de quatre pages, Isle of Bourbon Government Gazette, ne laisse-t-il pas, au fil de ses numéros, une place de plus en plus grande au français. Au point d’adopter à partir de mai 1811 le titre de Gazette de l’Isle Bourbon.
R.T. Farquhar laisse les institutions en place. Quelques grands noms de la colonie occupent des postes de confiance. Dans une proclamation à « MM les habitants », l’inspecteur général Charles Desbassayns engage ainsi « à faire arrêter et à livrer aux autorités, tous soldats ou autres individus, appartenant à l’armée qui se réfugieraient sur leurs habitations. » Il avertit : « Quelques personnes ayant donné asile à des indiens attachés au service de Sa Majesté ou de l’Honorable Compagnie, l’inspecteur général a l’honneur de prévenir MM. les habitants que les indiens, lascars, ou tous autres à la suite de l’armée, sont à considérer comme en faisant partie, et il leur rappelle, en conséquence, l’invitation qui leur a déjà été faite de ne recevoir aucun déserteur. MM. les habitants doivent sentir qu’il n’est pas moins essentiel pour leur propre intérêt que pour le maintien de la discipline parmi les troupes, et du bon ordre dans la Colonie, que de semblables abus ne se renouvellent pas. »
R.T. Farquhar laissera un souvenir presque ému dans la bonne société bourbonnaise. Le gouverneur général aurait été un modèle d’occupant sans cette idée fixe de transformer les colons de Bourbon et de l’ancienne île de France en sujets du Royaume-Uni. « Il ne peut exister dans ces colonies que deux classes d’habitants : les sujets de sa Majesté britannique ou les ennemis subjugués », lisent les Bourbonnais le 16 septembre 1811 dans leur journal bilingue. Ils apprennent la constitution d’une commission spéciale. « Après un mois expiré à compter de ce jour, le gouvernement propose d’expédier un vaisseau sur lequel seront embarquées toutes les personnes qui n’auront pas alors prêté le serment d’allégeance. » Présidée par un major anglais, cette commission est composée principalement de notables locaux.
R.T. Farquhar essaie la persuasion : « Le souverain qui ne peut ou ne veut pas protéger ses sujets ou ses colonies, perd le droit d’exiger d’eux toute espèce de sacrifices et de dévouement. » Il sème le doute : « Nous savons que des agents du gouvernement français, en partant d’ici, ont assuré que ces colonies pourraient revenir à la France à la paix. […] Ceux qui ont été les plus actifs à donner ces impressions, savent très bien que dans l’état actuel du monde politique, il n’y a pas plus de probabilité qu’elles soient rendues à la France que reprises dans le cours de cette guerre. » Enfin, il cite des précédents : « Il ne doit rester aucun doute que le premier vœu de Son Excellence et le principe le plus constant de son gouvernement ne soit que les Anglais et les Français dans ces Isles se conduisent réciproquement comme ne formant qu’un même peuple et une même famille ; les Isles de Jersey, Guernesey et autres colonies conquises à la France nous en offrent un exemple bien sensible. »
Dans ses mémoires, le jeune bonapartiste Sully Brunet rapporte que « l’annonce de cette mesure répandit une sorte de terreur dans le pays ; mais le mécontentement ne pouvait se traduire par un soulèvement impuissant, ni par une désertion en masse. Cependant, un certain nombre de jeunes gens, ne craignant ni les misères, ni les persécutions, adoptèrent le parti de l’expatriation ». Une centaine de réfractaires seront rapatriés vers la France via l’Angleterre.
Parmi les esclaves, une porte paraît entrouverte après la défaite française. La révolte de novembre 1811 est unique dans l’histoire de Bourbon. Désarmés par l’occupant britannique, les maîtres n’ont plus la suprématie du feu. Le Parlement britannique a aboli la traite en 1807. La loi anglaise punit les mauvais traitements aux esclaves. Elle est, sinon appliquée, du moins proclamée à Bourbon. L’administration britannique enjoint ainsi aux colons français de « proportionner les corrections aux fautes » et leur interdit « d’exercer envers eux aucune torture, ni mutilation, sous peine d’être poursuivis extraordinairement et punis conformément à la loi ».
Un complot se prépare à l’ombre de l’occupation britannique. Mais la révolte n’a pas vraiment lieu. Le projet est dénoncé le 4 novembre. Le dénonciateur, Figaro, est un esclave lui aussi. Dans le quartier de Saint-Leu, deux Blancs sont malgré tout assassinés le lendemain. Les esprits s’échauffent, les incidents se multiplient. Les colons sont réarmés. Des familles entières plient bagages. Dans la nuit du 7 au 8 novembre, quittant les plantations, les esclaves révoltés se regroupent dans la ravine du Portail. Après avoir attaqué plusieurs habitations, leur bande tombe dans une embuscade dans le courant de la journée. Vingt émeutiers sont tués. La peur n’en continue pas moins de se répandre parmi les Blancs qui fuient Saint-Leu.
Les Anglais voient dans l’affaire une excellente occasion de se concilier les Bourbonnais. Le procès des révoltés s’ouvre dès le 21 novembre. Le gouverneur général R.T. Farquhar y assiste en personne. Il tient, dit-il, « à rassurer l’esprit des habitants et à dissiper à jamais l’ombre même de l’espérance qu’auraient pu faussement concevoir les esclaves de se révolter impunément ou de s’affranchir de l’obéissance qu’ils doivent à leurs maîtres ». Après deux mois et demi d’audience, le tribunal prononce trente condamnations à mort. Figaro, qui avait dévoilé le complot, est affranchi. Il reçoit en prime une pension annuelle (dont le montant sera jugé trop important et diminué après le départ des Anglais !) et un lopin de terre sur un îlet retiré du cirque de Cilaos, très loin de ses anciens compagnons de labeur. Bourbon est retrocédée à la France le 9 avril 1815. Tout rentre dans l’ordre. À tel point que, rendu à la vie civile, l’ancien lieutenant gouverneur anglais Henry Keating revient s’y établir en toute sérénité. Il dirigera à Saint-Benoît une fabrique de sucre.