““ Il est impossible de dépeindre l’impression ressentie quand on entre dans ce port naturel. Lorsqu’on contemple ce spectacle imposant et sévère, on éprouve une émotion dont on n’est pas le maître. ””
Trente-sept degrés de latitude sud, soixante-dix-sept degrés de longitude est : la Nouvelle-Amsterdam. Sommet surgi au cœur des « quarantièmes rugissants », à mi-chemin de la route du Cap à Melbourne, reconnu par un navire hollandais en route pour Java (Bantam) au milieu du XVIe siècle. Mont bordé de falaises, à la face ouest tranchée net, aux pentes couvertes de prairies et piquées d’arbustes. « Parfois, les vagues gigantesques que l’on rencontre dans ces parages produisent des embruns tels, que toute la côte occidentale paraît entourée de vapeurs qui remontent lentement jusqu’au sommet de l’île, lui-même à peu près constamment caché par les nuages » rapporte en 1930 le géologue Edgar Aubert de la Rüe, parti à la redécouverte des Terres françaises inconnues.
A moins de cent kilomètres, au sud, émerge la pointe d’un second volcan. Un cratère englouti aux parois monumentales battues par le vent et la pluie. Il donne à Saint-Paul sa forme de crabe prêt au combat. « Il est impossible de dépeindre l’impression ressentie quand on entre dans ce port naturel. Lorsqu’on contemple ce spectacle imposant et sévère, on éprouve une émotion dont on n’est pas le maître. » Inscrite sur son journal de bord un jour de 1841, cette émotion, ancrée au plus profond du capitaine au long cours Louis Adam Mieroslawski, marque le départ des travers français à Saint-Paul et Amsterdam.
Normand, de père d’origine polonaise, Mieroslawski court après l’aventure. Il rêve d’inscrire son nom dans l’histoire des mers du Sud. La fortune paraît être à portée dans ces eaux. A l’intérieur du cratère de Saint-Paul, témoigne Edgar Aubert de la Rüe un siècle plus tard, « un homme parvenait facilement à prendre à lui seul 300 à 400 morues par jour, ce qui faisait au total 1 200 poissons par goélette et par jour ». À Bourbon, Mieroslawski a convaincu un négociant, Adolphe Camin, de la pertinence du projet : installer une pêcherie à Saint-Paul qui alimentera en poissons la colonie à la place des morues séchées importées de Terre Neuve.
Dans sa correspondance du 20 juin 1843, le contre-amiral Charles Bazoche, gouverneur de l’île, a beaucoup à dire au baron de Mackau, ministre de la Marine et des Colonies. Les évènements se sont précipités. Le contre-amiral raconte comment Adolphe Camin a sollicité son autorisation pour fonder un établissement de pêche à Saint-Paul, « sous la protection du pavillon français ». Soucieux de ne rien omettre, il fait figurer en annexe de son rapport le courrier dans lequel Camin lui explique : « Maintenant, j’ai acquis la certitude que les renseignements fournis sont exacts […]. D’après ce que m’a rapporté le capitaine Adam Mieroslawski, j’ai tout lieu de croire que le gouvernement de Maurice a le projet d’expédier le premier navire de guerre disponible pour la prise de possession. Je crois convenable, M. Le Gouverneur, de vous avertir de ce fait, afin que vu l’urgence, vous puissiez devancer le gouvernement anglais en envoyant un bâtiment de Sa Majesté […). »
Adolphe Camin demande, en complément, un droit de concession sur ces îles et le monopole de la pêche dans leurs eaux pendant dix ans. Il a déjà fondé La Compagnie pour les îles Saint-Paul et Amsterdam. L’Olympe, un navire de trois cent-cinquante tonneaux commandé par le capitaine Dupeyrat, est prêt pour l’expédition. Le gouverneur évoque alors « une autre source » confirmant les intentions de la Grande-Bretagne. Il ne la précise pas, mais dix ans plus tard le gouverneur Hubert Delisle, saisi à son tour du problème, découvre qu’à Maurice, M. de Chazal, grand nom de la colonie britannique, avait effectué à la même époque auprès des autorités mauriciennes une démarche identique à celle de Camin.
« Dans cette situation, il y avait de graves inconvénients à demander et à attendre les ordres de Votre Excellence et je n’en ai vu aucun à agir immédiatement […] » justifie le gouverneur Bazoche. Le 8 juin, il ordonne, par arrêté, de prendre possession des îles Saint-Paul et Amsterdam. Le 13, L’Olympe appareille. Le 1er juillet, le drapeau français est planté à Amsterdam ; le 3 à Saint-Paul. L’Olympe retourne à Bourbon en laissant sur place un groupe de pêcheurs en charge de la construction d’une première installation, ainsi qu’un détachement militaire de cinq hommes : quatre soldats et un caporal. Louis Adam Mieroslawski est promu chef de la nouvelle colonie. Ce que ne mentionne pas le gouverneur Bazoche — le sait-il ? — c’est que, le 2 juin 1843, Chazal a essuyé un refus catégorique du gouvernement de Maurice.
À son ministre de tutelle, le contre-amiral rend compte de l’expédition avec une fierté non dissimulée. Il demande la Légion d’honneur pour le capitaine Dupeyrat qui « a fait preuve d’une persévérance et d’une intrépidité digne des plus grands éloges ». De nouveaux arguments sont avancés. « La grande quantité de morues qu’on pourra tirer de ces îles introduira dans le régime alimentaire des ateliers et de la classe pauvre de Bourbon une très heureuse amélioration. La morue de Terreneuve venant directement ou par les ports de la métropole arrive rarement dans la colonie en bon état. Il est souvent impossible de la mettre en consommation […]. »
Et « ces îles peuvent encore servir très utilement de lieu de ralliement et de relâche pour nos navires qui se livrent à la grande pêche des cétacés dans les mers de l’Océanie ». La situation se présente pour le mieux d’après le gouverneur. L’Angleterre n’a « aucun droit » de contester la prise de possession. « Il est vrai que ces îles ont été découvertes par le capitaine d’un navire hollandais, remarque-t-il, mais […] aucun acte de ce gouvernement, du moins à ma connaissance, n’a manifesté son intention de l’occuper ou d’en conserver la propriété. »
Dans la douceur du crépuscule bleu et doré baignant, face à la mer, l’ancien palais de la Compagnie des Indes, le gouverneur Bazoche a perdu de vue la raison d’Etat. Elle dresse un obstacle bien plus infranchissable que les vagues géantes de l’océan austral. Dans le gouvernement du roi Louis-Philippe, la question coloniale est secondaire. Le ministre des Affaires étrangères, François Guizot, ancien ambassadeur à Londres, conduit une politique de rapprochement avec l’Angleterre. En 1843, alors que Bugeaud conquiert l’Algérie, il formule sa doctrine des « points d’appui », limitant les ambitions de la France dans le reste du monde à un certain nombre de bases pour sa marine de guerre et de commerce. L’opinion publique est au mieux indifférente, au pire hostile à la colonisation qu’elle assimile à des affaires louches. Tout en tissant la toile du futur empire colonial, le gouvernement avance donc avec prudence, au gré des circonstances, maniant l’ambiguïté avec brio. Et les minuscules Saint-Paul et Amsterdam ne dérogent pas à la règle, clairement exposée dans le désaveu teinté de mauvaise humeur du baron de Mackau en date du 5 septembre 1844.
Vue de Paris, « l’affaire pouvait être la base d’une spéculation privée, digne assurément des encouragements de l’administration de Bourbon, mais il ne s’y rattachait pas de considérations assez graves pour justifier, de votre part, l’initiative d’un acte aussi décisif qu’une prise de possession. J’ai donc regretté que vous n’ayez pas cru devoir demander préalablement mes ordres » conteste le baron de Mackau. L’affaire est devenue délicate. Car « le retrait du pavillon national des lieux où il a été une fois arboré, n’est pas un acte indifférent ».
C’est pourtant la décision finale, motivée par le désir d’apaiser le débat colonial devant les Chambres. En restant, « ce serait un argument très précieux que nous fournirions à la fois, aux personnes très nombreuses et très influentes qui combattent systématiquement toute extension de nos possessions outre-mer, et à celles qui accusent au contraire le gouvernement de reculer, par préoccupation politique, devant des entreprises sérieuses d’agrandissement et de colonisation. »
Le roi Louis-Philippe a tranché, confirmant l’opinion de son ministre des Colonies. « Le pavillon français devra donc cesser de flotter sur les îles Saint-Paul et Amsterdam et vous y pourvoirez le plus promptement qu’il vous sera possible. » Dans la grande tradition diplomatique, le baron de Mackau prend soin néanmoins de ménager l’avenir. Il autorise l’entreprise d’Adolphe Camin avec, « comme signe de nationalité, un drapeau tricolore encadré d’une lèze blanche, ainsi que le font nos traitants sur plusieurs points de la côte d’Afrique ».
La pêcherie de Saint-Paul ne parviendra jamais à se substituer aux importations de Terre-Neuve, soutenues par une prime d’Etat. Elle cesse de fonctionner en 1853. Son dernier propriétaire, Marie Heurtevent, menacera même de la vendre aux Anglais si l’Etat ne le rembourse pas de ses frais. L’histoire se perd ensuite dans la solitude de l’océan. Jusqu’à la seconde prise de possession française, officielle celle-ci, en 1893. Un acte de principe, en pleine frénésie colonialiste. Loin des rêves de pionnier de Louis Adam Mieroslawski qui, vite lassé, est parti se perdre vers d’autres horizons.
• Terres françaises inconnues, titre d’un ouvrage d’Edgar Aubert de la Rüe.