Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

La forêt désenchantée

Marcel, qui a déjà compris, éloigne les enfants. Mais le plus grand, Roland, treize ans, est à l’écart. Il ne manque rien de l’horreur qui se déchaîne sous ses yeux.

Fin juin 1888, Saint-Denis. Alors que son procès s’achève, le géant roux aux cheveux hirsutes, resté muet tassé sur son siège depuis l’ouverture des débats, se dresse brusquement. Il demande la parole. Tous les regards convergent vers la brute aux abois. Les cous se tendent. La salle comble de la cour d’assises retient son souffle. Hulan Techer parle d’une voix tremblante. Ce n’est pas le souvenir du garde forestier massacré à coups de pierre, de couteau et de hache qui l’émeut. Non, il pense à sa femme et à ses enfants. Il décrit sa maison, à flanc de coteau dans ce coin perdu du cirque de Cilaos. Il explique pourquoi il a volé ce lopin de terre au Domaine public. Pourquoi il a tué avec tant de rage. Il raconte tout : son enfance, son combat pour la vie, la terre défrichée, sa famille… Surtout sa famille. C’est pour elle qu’Hulan Techer s’est levé du banc des accusés. À ses côtés se trouve son frère. Marcel a frappé lui aussi, mais il n’a pas tué. Debout devant ses juges, sous le regard tétanisé de la foule, Hulan Techer prend tout sur lui. Et il supplie : laissez mon frère retourner à la ferme ! ne laissez pas ma femme et mes enfants seuls à l’abandon !

L’affaire Techer est une exception. Elle jette néanmoins une violente clarté sur le conflit larvé qui oppose gardes forestiers et paysans depuis la décision du conseil de la colonie de constituer un domaine protégé pour mettre un terme aux défrichements sauvages. Dans les écarts et les forêts, des cris de colère, parfois des coups de fusils répondent aux injonctions des gardes forestiers. L’abolition de l’esclavage a ruiné les petits maîtres sans moyen du littoral qui survivaient grâce à l’aide de quelques esclaves. Cédant leurs propriétés, ils partent coloniser les cirques et les plaines d’altitude où ils deviennent les « petits blancs » des Hauts. Mais ces paysans pauvres en quête de nouvelles terres se heurtent à un constat écologique : la lutte contre l’érosion et la préservation des ressources en eau imposent de contrôler l’extension des cultures. Il n’a pas changé au fil du temps.

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La fermeté de l’administration a maintenu le domaine public à peu près intact jusqu’à nos jours. Du premier service forestier de la colonie à l’actuelle direction régionale de l’Office national des forêts (ONF), plus d’un siècle s’est écoulé. Dès la fin de la première moitié du XIXe siècle, l’écrémage de la forêt est avancé. Déjà, la raréfaction des ressources en eau et l’accélération de l’érosion des sols inquiètent les autorités. Décidé à agir, le conseil de la colonie adopte en 1853 une première loi forestière. Les élus prennent un risque car rien n’autorise la colonie à légiférer. Et comme ils le redoutaient, la Métropole traîne pour donner son aval à ce précédent jugé fâcheux. La guerre de 1870 met provisoirement un terme à l’embarras. Trois ans plus tard, le Parlement national consent à se pencher sur le sort de la forêt réunionnaise. Son texte reprend pour l’essentiel les dispositions réunionnaises. Il reste en vigueur jusqu’en 1941. Sous Vichy, une seconde loi est taillée sur mesure. Elle court jusqu’en 1978, époque où un nouveau droit, toujours en application, intègre la forêt réunionnaise dans le code forestier national.

La loi définit un périmètre de protection de la forêt où tout défrichement et exploitation agricole sont interdits. Le domaine géré par l’ONF couvre aujourd’hui cent mille hectares, soit quarante pour cent de la surface de l’île. A l’intérieur de cette superficie, les réserves naturelles et biologiques s’étendent sur vingt mille hectares. La production de bois en occupe cinq mille. Les terres concédées pour l’élevage couvrent environ mille six cents hectares en bordure du volcan de la Fournaise et à l'intérieur du cirque de Mafate. Quelques poches sont aménagées pour accueillir le public touristique. Les quelque soixante-treize mille hectares restants conservent la nature réunionnaise à l’abri des appétits spéculatifs et des menaces de défrichement.

La bataille de la terre paraît révolue. Les mises en culture illicites de terres domaniales sont aujourd’hui jugées « marginales » par l’ONF. « Il s’agit essentiellement de problèmes de méconnaissance des limites. » Mais, il n’y a pas si longtemps, on trouvait encore dans l’administration des partisans de l’évacuation totale du cirque de Mafate. En 1993, après cinq ans de revendication, des éleveurs ont obtenu d’installer leurs troupeaux sur des parcelles de prairie domaniales dans les plaines d’altitude (Plaine des Cafres et Plaine des Palmistes). Une nouvelle catégorie de sols protégés est apparue : les terres à vocation « sylvo-pastorale », dont l’exploitation est autorisée sous forme de concession. Plus dramatique, dix ans plus tôt, la longue occupation des frères Adecalon en forêt de l’Etang-Salé avait soulevé les passions ; le déplacement de ce squat, installé au détriment de la forêt stabilisant le sol sablonneux, s’était conclu par un suicide en prison.

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Dans le contexte de tension existant au XIXe siècle autour de la terre, le meurtre de l’agent Mallet ne surprend qu’à moitié. Le malheur du forestier, c’est d’être tombé sur Hulan Techer ce jour-là. Le 21 mars 1888, l’agent Mallet, de la brigade de Cilaos du service forestier de la colonie, remonte à pied de Saint-Louis. Il transporte la paie des ouvriers forestiers : quatre cents francs. Mallet suit le chemin d’un bon pas lorsqu’il repère un défriché suspect, non loin de la case des frères Techer, au lieu-dit « Parc de Dennemont ». Dans la maisonnette vivent Hulan Techer, trente-quatre ans, sa femme Marie, leurs trois enfants Roland, Héline et Rosely, et le frère d’Hulan, Marcel.

De haute taille, bâti comme un lutteur, Hulan est connu dans cette portion du cirque pour sa tignasse rousse et ses colères. De loin, il voit le garde forestier approcher. Hulan l’attend devant sa maison. Les deux hommes se connaissent. Mallet est courtois, mais ferme. Il ne veut rien entendre et ne fait pas mystère de son intention : dresser un procès-verbal pour défrichement interdit, ce qui signifie une amende. D’un pas résolu, le garde forestier se dirige vers le terrain empiété sur le domaine colonial. Hulan le suit en s’agitant et en grondant. Marcel, qui a déjà compris, éloigne les enfants. Mais le plus grand, Roland, treize ans, est à l’écart. Il ne manque rien de l’horreur qui se déchaîne sous ses yeux.

Ils ont marché trente mètres à peine quand le géant laisse éclater sa rage. Il ramasse une roche et la jette de toutes ses forces sur la nuque du forestier qui s’écroule. Puis il s’acharne sur lui à coups de pierre. Marcel accourt. Dans ses aveux, il déclare que Mallet hurlait encore à son arrivée. Hulan tentait d’étouffer les cris en recouvrant de terre la figure du forestier. Marcel cogne à son tour. Mallet cesse de se débattre. Puis Hulan trouve les quatre cents francs. Il reste interdit un instant devant l’argent. Le couteau du forestier est tout proche dans sa gaine. De ses mains souillées de sang et de terre, Hulan le saisit. L’homme gémit encore faiblement. Il l’égorge.

Comment se débarrasser du corps ? D’après Marcel, c’est Hulan qui décide de le dépecer. Il prend une hache à bardeau et tranche les deux jambes. Les morceaux du cadavre sont placés dans un sac. Marcel explique qu’ils ont ensuite attendu la nuit, veillant à ce que les chiens n’y touchent pas. L’obscurité venue, ils descendent au Bras de Saint-Paul et immergent les restes de leur victime. Ils effacent les traces et cachent l’argent. Le corps mutilé sera retrouvé sept jours plus tard. La route suivie par le forestier Mallet et le portrait terrifiant que font des Techer leurs voisins conduisent directement les gendarmes chez les deux frères. Après douze jours d’interrogatoires, Marcel craque. Hulan avoue peu après. Roland raconte le meurtre qu’il a vu de loin. Lors de la reconstitution du crime, Marcel tente de se jeter dans un précipice.

Devant la cour d’assises, son long récit achevé, après un ultime appel pour la sauvegarde de sa femme et de ses enfants, Hulan Techer s’est rassis. De nouveau, il a baissé la tête, résigné à son sort. Entre la sauvagerie du crime et l’espèce d’innocence spontanée, désespérée, presque animale, qui s’affiche devant elle, la bonne société venue contempler le monstre ne sait plus que penser. L’émotion est intense. Le lendemain, Marcel est acquitté, Hulan est condamné aux travaux forcés à perpétuité.

 

 

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