Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

Ténèbres au siècle des Lumières

La rage des chasseurs atteint son comble lorsque les fugitifs choisissent le suicide et se précipitent dans les ravines. Il faut descendre des parois abruptes. Introuvables, les corps deviennent sans valeur.

Tapis à l’orée du bois, les marrons descendus des collines se dérobent à la lune. Ils attendent, immobiles dans les ténèbres, les yeux brillant de haine. Leurs mains serrent des piques, des sagaies, des haches, des couteaux… Sur l’habitation, les bougies ont été soufflées une à une, les portes et les volets ont été barricadés. Le campement des esclaves est silencieux. La nuit d’encre et d’argent s’étend, muette. Seule la mer s’agite au loin… Qu’est-il arrivé ? Le courrier du Conseil de Bourbon date du mois d’avril 1732. C’est le document le plus ancien rapportant une “ descente ", le mot employé à l’époque, de marrons. Il est conservé dans les archives de la Compagnie des Indes orientales. Retrouvé dans les années 1970 par un érudit passionné d’histoire, le père Jean Barassin, c’est un témoignage rarissime car un Blanc, un maître, a été tué dans l’action. “ Le sieur Chevalier de Brossard est retrouvé nu, à cent cinquante gaulettes de son habitation, lardé de 20 à 25 coups de couteaux. ” La victime a été inhumée le 8 mars, mais la date de l’assassinat n’est pas précisée. Et l’on ignore si le Chevalier de Brossard, qui résidait à la « Pointe des Grands Bois » (le quartier actuel de Grand Bois à Saint-Pierre), fut le premier Blanc victime des marrons insurgés.

En 1732, de France, il faut au mieux quatre à cinq mois pour rejoindre l’île Bourbon (La Réunion) lorsque les vents sont favorables. Les colons, moins de deux mille, traînent leur solitude dans différents quartiers le long de la côte. Ils commencent timidement à domestiquer la nature exubérante qui les entoure, mais un univers leur demeure inaccessible, déroutant : la nuit. L’obscurité tropicale est épaisse, chaude, parfumée, troublante, plus dépaysante encore que le jour. Elle tombe comme une porte qui se ferme, les laissant isolés, aveugles. Ils se sentent observés par la nature invisible. Son silence leur paraît un reproche indéchiffrable. Les esclaves en fuite donnent corps et visages aux peurs de la nuit. 

Ces maîtres blancs, pour la plupart, sortent de ruelles sordides, de campagnes affamées. S’y mêlent quelques nobliaux et des aventuriers poussés par le dépit ou l’ambition. Tous, ils ont signé ou marqué d’une croix un contrat passé avec les recruteurs de la Compagnie des Indes orientales. Ils se sont embarqués à Lorient. A Bourbon, ils ont découvert ébahis une île majestueuse et vierge, et ces fameux sauvages à la peau noire dont on leur a tant parlé. Eux, qui n’avaient rien ou si peu, reçoivent une terre, des outils et quelques têtes de ce bétail humain. Non des hommes et des femmes, mais des nègres et des négresses. Ils sont à vous, leur dit-on. Et ils le croient d’autant plus qu’ils se lavent de leurs humiliations passées en humiliant à leur tour.

Il ne reste aucune trace matérielle des esclaves révoltés, enfuis dans la montagne pour échapper à la servitude. Aucune sépulture. Les corps de ceux qui étaient abattus par les chasseurs de noirs étaient abandonnés sur place, une de leur main tranchée, ramenée comme preuve pour toucher la récompense. Ni vestiges de camp, ni armes, ni objets usuels, d’art ou de culte : les marrons les plus déterminés ont reconstitué un embryon de société tribale, mais n’ont rien laissé de solide. Quant à leurs témoignages, ce sont des interrogatoires de police sur les motifs et les moyens de leur fuite. Les noms de certains esclaves en revanche sont restés attachés à la montagne, tels Mafate, Dimitil ou Cimendef. D’Anchaing, qui baptise un piton du cirque de Salazie, on connaît surtout la légende.

Il est frappant de constater à quel point les signes de l’esclavage ont été effacés. On cherche en vain des instruments de travail ou de châtiments de l’époque : fouets, fers, chaînes, carcans, fleurs-de-lis… Les arbres sur lesquels les mains coupées étaient clouées, pour terroriser les autres esclaves, ont disparu ou ont été oubliés. Un seul cimetière, celui de Sainte-Rose, a conservé un carré de tombes de personnes qui naquirent sous le régime de l’esclavage. L’histoire vécue par les esclaves est ignorée. Comment se fait-il qu’on ne trouve aucune trace ? 

“ C’est la grande énigme, répond l’historien réunionnais Sudel Fuma. Dieu sait que j’ai brassé l’histoire de la Réunion, mais je n’ai jamais mis la main sur un objet de l’esclavage, un collier ou une chaîne d’esclave par exemple. C’est pour cette raison qu’on ne peut pas monter de musée. Ou les objets ont été détruits, ou ils restent oubliés, camouflés chez des descendants de maîtres. Il reste la cave de l’école de la Rivière-des-Pluies, où se trouvait la maison de Charles Desbassayns, qu’on suppose avoir servi de prison pour esclaves. Mais il devait y avoir deux à trois cents propriétés comptant un nombre notable d’esclaves. Chacune de ces propriétés possédait une prison avec carcans et colliers. Or, de ces objets, il ne reste rien. L’histoire de l’esclavage, c’est l’histoire du silence. Un silence qui angoisse. La vérité, c’est qu’on n’a aucune preuve tangible de l’esclavage ; il reste seulement des écrits, des témoignages. ”

Encore répandue, une vision commune a longtemps réduit le marronnage à un état de fuite et de vagabondage. Le père Jean Barassin fut l’un des premiers à soulever le voile. Avant ses travaux, suivis de ceux d’une première génération d’historiens réunionnais qui se cherchaient eux-mêmes à travers leurs recherches, jamais ne perçait la reconnaissance d’une révolte consciente d’une partie des esclaves, pas plus que son corollaire, la peur des Blancs. Envoie-t-on des chasseurs de prime contre des voleurs de poulets ? La guerre des Hauts fut une alternance de raids marrons sur les habitations et de chasses à l’homme en réaction en maquis. La mobilisation constante des colons sous forme de détachements, à partir de 1729, montre que l’enracinement de la France aux Mascareignes était en jeu. L’affrontement a l’aspect des approches furtives et des embuscades. Mais la volonté offensive des révoltés est manifeste jusqu’à la mort de leurs principaux chefs. 

” Les marrons se sont considérablement multipliés dans l’Isle depuis l’année dernière […], s’alarment les conseillers de Bourbon à la fin du mois de février 1738. Ils ont cette année fait beaucoup plus de mal que les autres. Les premiers succès leur ont donné du courage, et dans plusieurs descentes qu’ils ont faites dans les habitations […], ils ont assassiné un Commandeur et blessé différents Noirs. Ils ont porté la hardiesse jusqu’à tenir ferme contre un détachement d’habitants et à faire feu sur eux. ” En 1737, un assaut général est déjoué. Capturé, un fugitif confirme l’existence de liens entre les bandes de marrons, de plusieurs dizaines d’hommes parfois, qui sillonnent les hauteurs. “ L’intention des marrons était de faire une assemblée générale dans un rendez-vous, pour convenir des différentes routes qu’ils devaient tenir, et faire, à la fois, dans divers quartiers, des incursions pour s’assurer un butin considérable aux dépens de la vie de ce qu’ils trouveraient de Blancs ” relatent les conseillers de Bourbon dans un autre courrier.

Le marronnage fut, à Bourbon, plus intense que dans aucune autre possession française. Les colons identifièrent très tôt la cause du phénomène : la proximité de Madagascar d’où l’on tirait la majorité des esclaves. “ Le naturel de ce païs est toujours flatté de rejoindre sa patrie ” déplore le Conseil supérieur de Bourbon en 1735, au plus fort de la répression. À l’inverse des Africains de l’Est et de l’Ouest (Mozambique, Sénégal, Guinée) dont les survivants sortent des navires négriers exténués et brisés, les Malgaches arrivent encore solides, convaincus de pouvoir retrouver leur terre d’origine. Une bonne partie s’enfuit dès leurs chaînes retirées. 

D’après les recensements du XVIIIe siècle, le marronnage est le fait de Malgaches à quatre-vingt-dix pour cent. La révolte débute aux premiers temps de la colonisation, à Madagascar même. Quand arrive à Bourbon la nouvelle du massacre par les Antanosy des Français du Fort Dauphin le 27 août 1674, les Malgaches tentent de s’emparer de l’île. Ils échouent. Les meneurs sont pendus, les autres s’enfuient dans les montagnes. Jusqu’en 1714, les Blancs ont l’avantage du nombre. Le marronnage croît ensuite au rythme de l’introduction des esclaves. Il connaît une ampleur particulière à partir de 1720 et jusque dans les années 1765-1770, lorsque le courant de traite malgache se réduit progressivement, mettant un terme au chapitre insurrectionnel. 

Les versants tourmentés des cirques et du volcan sont, pour les insurgés, de précieux alliés - le marronnage sera plus facilement réduit à l’île de France (Maurice) où le relief offre moins de protection. Mais les “ grands marrons ”, qui refusent la soumission aux Blancs, perdent l’initiative faute d’armes à feu et de munitions. Celles qu’ils volent sur les habitations ne suffisent pas. La résistance des colons s’organise. Ils n’ont que des sagaies, des haches et des couteaux à opposer aux pistolets et aux fusils des détachements envoyés à leurs trousses.

Lorsque l’ancien officier de marine Bertrand François Mahé de la Bourdonnais prend en main la répression à partir de 1735, le sort de la bataille est sans doute déjà joué (1). La pression des insurgés sur les habitations, pour voler des vivres, des outils, des armes ou enlever des femmes, est constante. Affairiste et aventurier, le nouvel administrateur de la colonie est un homme de commandement. Autoritaire, manipulateur, obstiné, ambitieux, il vise avant tout le gouvernement des Indes françaises. Pour lui, les Mascareignes ne sont qu’une étape.

Malouin, Bertrand François Mahé de la Bourdonnais fut nommé administrateur des îles de France et de Bourbon grâce à l’appui du contrôleur général des finances de Louis XV, Orry de Fulvy, contre l’avis des directeurs de la Compagnie des Indes orientales. Il prit son poste à une époque où, dans l’océan Indien, sa réputation de décision n’était plus à faire. En 1724, avec des forces navales improvisées, il avait volé au secours du petit comptoir français de Mahé assiégé par l’armée marhatte - c’est du moins la version qu’a retenue l’Histoire. Bizarrement, Mahé  ne lui viendrait pas de cet exploit, il le tiendrait de naissance. Bref, La Bourdonnais accumula une petite fortune dans le commerce triangulaire entre les comptoirs français des Indes, les îles Mascareignes et la France. Aux Mascareignes, il fixa les bases d’une installation française durable. Les colons avaient été recrutés pour cultiver le café et ravitailler en vivres les navires de passage ; ils végétaient. N’ayant pour la plupart aucune intention d’y passer leur vie, ils n’avaient rien construit de solide. La Bourdonnais constate qu’à sa prise de fonction en 1735, il n’existe aucun bâtiment de pierres en dehors de l’habitation du gouverneur, ni aucun chemin tracé que puisse emprunter “ une carriole “.

D’une efficacité redoutable, il secoue la colonie de sa torpeur dans tous les domaines. “ Un pouvoir partagé fait que l’affaire de tout le monde n’est l’affaire de personne ” : telle est sa philosophie. La Bourdonnais réagit au marronnage en stratège. Pour évaluer la situation, il procède au recensement complet des populations libre et servile des îles de France et de Bourbon. Il rend obligatoire la déclaration de marronnage par les propriétaires. Les chiffres de 1735 n’ont cependant qu’une valeur relative. La Bourdonnais, qui a gagné le gouvernement des îles grâce à ses appuis politiques à la Cour, peut embellir son effort auprès des directeurs de la Compagnie des Indes. Sur six mille sept cent quatre-vingt-un esclaves, africains déportés et créoles nés sur place, on ne compterait d’après lui que deux cent huit marrons, soit trois pour cent (les Européens sont mille sept cent seize). Le taux est deux fois moindre à l’île de France où La Bourdonnais ira jusqu’à s’enorgueillir qu’en 1740, sous l’effet de son action, il reste “ vingt noirs marrons et vingt-cinq négresses tout au plus ” sur deux mille six cent seize esclaves. 

Les données sont à comparer avec celles, encore plus incertaines, des années 1729-1730 : deux cent soixante-dix-neuf départs en marronnage dénombrés, douze noirs tués par les détachements, cent soixante-trois repris ou revenus d’eux-mêmes. Parmi les cent quatre restants, quarante et un errent dans les bois et soixante-trois sont portés “ disparus ”. Mais une autre estimation, en 1741, évalue le nombre de marrons à plus de cinq cents. La Bourdonnais, qui introduit plus de deux mille cinq cents esclaves aux Mascareignes en quatre ans pour le seul compte de la Compagnie des Indes, alimente le marronnage par sa politique forcenée de développement. Parmi de multiples griefs, un clan colon excédé de ses méthodes lui reproche de toucher un pourcentage sur la vente des Noirs. Il sera intéressé quelques années plus tard à un armement négrier. La Bourdonnais voit dans le marronnage un obstacle majeur à la colonisation des îles, donc à sa propre réussite. Il ne s’agit plus, pour lui, de contenir la menace par des expéditions punitives, mais de l’éradiquer par une stratégie d’élimination fondée sur la traque sans répit, la soumission ou l’extermination des esclaves fugitifs.

La tension est à son paroxysme entre les années 1730 et 1760. Les bandes rebelles se battent contre les esclaves fidèles, attaquent les commandeurs, chefs esclaves dont un grand propriétaire terrien, Charles Desbassayns, dira au siècle suivant : “ Nous les préférons à des chefs blancs parce qu’ils supportent mieux la fatigue, sont plus habiles à diriger les Noirs et qu’on trouve chez eux un dévouement qu’on ne peut attendre d’un salarié. ” Deux colons sont assassinés en 1738. La menace des insurgés, partout présente, attise les braises de la terreur. Aux marrons, “ nous faisons une guerre continuelle par des détachements d’habitants qui se relèvent de quinzaine dans tous les quartiers. Nonobstant quoy ces misérables qui eurent des chefs dans les différents endroits du bois où ils sont rassemblés ont eu la hardiesse de s’attaquer plusieurs fois aux commandeurs blancs, et après avoir trouvé le secret de faire déserter de leurs camarades avec armes et munitions, ont fait plusieurs incursions sur les habitations ” rapportent les conseillers de Bourbon. 

La poursuite doit prendre des proportions considérables. Le 24 mars 1736, la pêche et la chasse sont interdites afin d’éviter que les détachements ne confondent les marrons avec des esclaves accompagnant leurs maîtres. La Bourdonnais accroît la prime pour chaque Noir tué ou pris vivant. La capture d’un fuyard assassin, qu’on pourra ensuite exécuter en public, rapporte deux esclaves en prime. Sur les habitations, les réserves de munitions sont prohibées et le nombre de fusils ne doit jamais dépasser celui des Blancs. Le roi Louis XV encourageant la chasse à l’homme (article 34 du Code Noir), des colons peu enclins aux travaux des champs trouvent leur vocation dans la traque et le meurtre des révoltés. C’est sur leur conseil que La Bourdonnais réorganise les détachements. Il les transforme en petites unités mobiles d’hommes bien armés, capables de surprendre les marrons dans leurs campements. 

Grâce à cette tactique, les chefs rebelles tombent les uns après les autres, éteignant peu à peu le brasier de la révolte. Laverdure “ Roy de tous les marrons ” est abattu en décembre 1752 par le plus célèbre des tueurs de Noirs : François Mussard. D’autres chefs de bandes sont pourchassés sans relâche : Cimendef, Courteveaux, Dimitil, Manzac, Simitave, Simetere, Diamatek, Jassemin, Jouan… Femmes et enfants n’échappent pas à la tuerie. La rage des chasseurs atteint son comble lorsque les fugitifs choisissent le suicide et se précipitent dans les ravines. Il faut descendre des parois abruptes. Introuvables, les corps deviennent sans valeur. Redditions, suicides, massacres, condamnations à mort : en 1752, François Mussard fait ses comptes. D’après lui, il ne reste pas plus de quarante marrons dans toute l’île. Il reçoit au nom du roi un « fusil d’honneur » en récompense des services rendus. 

À la fin des années 1750, le plus fort du danger marron est passé. Les insoumis sont confinés dans les hauteurs les plus inaccessibles. Les brutalités des chasseurs de prime finissent par horrifier et la pratique est réglementée à partir de 1777. La première abolition de l’esclavage, votée par la Convention en 1794, est balayée par Bonaparte en 1802. Elle n’a de toute façon aucune portée dans l’île. Au crépuscule du XVIIIe siècle, l’économie des grandes plantations se met en place. L’espoir mis par certains esclaves dans l’occupation anglaise (1810-1815) est de courte durée. En 1811, les Anglais pendent la vingtaine de meneurs d’une révolte étouffée dans l’œuf. Le monde de la servitude s’est profondément modifié, diversifié, hiérarchisé. Les esclaves nés sur place seront bientôt majoritaires. Ils n’ont plus d’attaches extérieures. Suicides et incendies criminels sont les derniers signes de refus dans la résignation générale. L’aliénation esclavagiste a fait son œuvre. Dès lors, on peut envisager d’adoucir le sort des esclaves.

 

Un programme de recherches archéologiques, en cours depuis la fin de 2007, a permis de découvrir deux sites de montagne ayant servi de refuges à des esclaves marrons, situés chacun à environ 2 200 m d’altitude : la “ Vallée secrète ” à l’intérieur du cirque de Cilaos et un abri sous roche dans le haut de la rivière des Remparts (Saint-Joseph).

 

Boracay

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