“« Comme elle nous était nécessaire, nous avons cherché à l’habiter comme si nous en étions natifs… »”
Lorsqu’en juin 1975, le chef de la rébellion indépendantiste, Samora Machel, débarqua à la tête de ses guérilleros sur l’île de Mozambique abandonnée par les Portugais, il mit un point d’honneur à dormir au palais de Saint-Paul dans le somptueux lit à baldaquin, sculpté et mouluré dans le style indo-portugais, des anciens gouverneurs de la colonie. En palissandre massif, comme tout le mobilier du palais importé de Goa, ce lit était le plus imposant : un symbole du pouvoir colonial... A ses officiers qui voulaient tout détruire, Samora Machel ordonna de ne toucher à rien. Et c’est tel qu’il quitta le palais qu’on le visite aujourd’hui, silencieux et désert dans son luxe confiné.
A l’époque où le dirigeant mozambicain y passa la nuit, l’ancien palais des gouverneurs faisait déjà office de musée. Il a pris le nom de Musée de l’histoire coloniale. Dans une aile consacrée à l’aventure maritime des Portugais, on y voit aussi quantité de monnaies anciennes provenant de nombreuses nations et d’innombrables porcelaines de Chine des XVIe et XVIIe siècles. Elles témoignent que cette petite île étroite, longue de 3 km et large de 500 mètres au plus, fut l’une des grandes étapes du commerce lusitanien entre l’Europe, les Indes et la Chine.
Ancrée comme un vaisseau de pierre à l’entrée de la baie de Mossuril, l’île monument a été classée au patrimoine mondial de l’Unesco en décembre 1991 - avant la fin officielle de la guerre civile qui suivit l’indépendance (1976 - 1992). Principalement concentrés dans Ponta da Ilha (la pointe de l’île), la partie africaine de l’île, ses quelque 14 000 habitants descendent en majorité des bantous de la côte de l’ethnie Macua, la plus nombreuse du Mozambique, islamisés par les marchands venus d’Arabie au cours du premier millénaire. L’île s’appelle Omuhipiti dans leur langue (Msumbiji en swahili, Mulbaiuni en arabe). Son surpeuplement actuel doit aussi beaucoup à l’afflux de réfugiés durant la guerre, ayant fait souche après le retour de la paix.
L’île est au débouché d’une de ces voies des caravanes qui, bien avant l’arrivée des Portugais, acheminaient esclaves et denrées précieuses depuis l’intérieur du pays jusqu’à la côte où des boutres les emportaient vers l’Arabie. Vasco de Gama y posa le pied dans les premiers jours de mars 1498 alors qu’il ouvrait la route maritime de l’Europe jusqu’aux Indes. “ Mozambique ” viendrait de Mussa Mbiki, le nom du cheik marchand arabe qui régnait sur l’île, lieu d’échange commode et protégé avec les tribus du continent. Omuhipiti appartenait au réseau de “ cités-Etats ”essaimant la côte est-africaine, reliés à l’empire commerçant d’Oman. Chassant les Arabes, les Portugais en firent une de leurs escales vers les Indes.
Leur premier ouvrage de défense, la tour Saint-Gabriel, est bâti en 1507. Leur premier édifice religieux, la petite chapelle de Notre-Dame de Baluarte, en 1522. Débutée en 1558 et achevée en 1630, l’imposante forteresse Saint-Sébastien traduit l’importance stratégique de l’île dans l’empire maritime portugais qui prend forme, alors que l’Europe sort à peine du Moyen-âge. La Cidade de Pedra e Cal (la ville de pierre et de chaux) qui s’édifie installe durablement les Portugais au bord de l’Afrique. L’île fortifiée résistera à tous ses ennemis - rivaux européens, Arabes d’Oman, Africains révoltés. Elle aura rang de capitale de la colonie jusqu’en 1898.
Dans la cour de la forteresse Saint-Sébastien, le clairon ne sonne plus le réveil des soldats depuis 1924, année où l’ancien ouvrage de défense a perdu sa vocation militaire. Il a servi ensuite de prison, principalement politique, jusqu’en 1975. Il fait partie désormais du patrimoine mozambicain. L’Unesco y a mené un programme de restauration financé par des fonds portugais, japonais et néerlandais.
Mobilisant une petite armée d’esclaves, la construction d’un édifice militaire à l’extrémité nord de l’île fut décidée en 1545. Les Portugais firent venir de Goa des maçons indiens pour sceller ses murailles. Des murs d’une dizaine de mètres de hauteur, restés d'une solidité à toute épreuve. Le plus long mesure 110 mètres. Le grand fort ne sera achevé qu’en 1630 et ne prendra son aspect final qu’au XVIIIe siècle, mais sa première garnison installe ses quartiers dès 1583.
A partir de 1605, un réservoir d’eau de pluie souterrain d’une capacité de 800 000 litres rend la forteresse autonome pour son approvisionnement en eau. Aujourd'hui ce réservoir, où les habitants viennent puiser, est plus utile que jamais. Sa puissante artillerie, ses magasins, son arsenal et cette réserve d’eau ont permis à la forteresse de résister à tous les sièges et tous les assauts. Son principal exploit fut d’épuiser deux flottes hollandaises de huit et treize navires de guerre qui ravagèrent l’établissement portugais en 1607 et 1608.
A l’apogée de la colonie, plusieurs centaines d’hommes y tenaient garnison, prêts à combattre sous la bannière du Christ-Roi. La forteresse abrite une église. Les chemins de ronde sont ponctués de croix chrétiennes gravées dans la pierre. Au pied de la muraille, la petite chapelle des temps héroïques, Notre Dame de Baluarte, est pointée vers l’Afrique. Le dispositif de défense fut par la suite complété par la construction, au sud de l’île, d’un petit fort sur l’îlot Saint-Laurent.
Un seul adversaire a presque vaincu Ilha de Moçambique : la pluie. « Pendant la saison humide, la pluie tombe parfois pendant des jours sans s’arrêter. Elle ronge les habitations. Il y en a qui s’effondrent » raconte Jacinto, un jeune Mozambicain, au croisement de deux ruelles dont les murs ont perdu leurs revêtements, mettant à nu des pierres posées, il y a plus de quatre siècles !
« Le problème le plus grave et d’une dimension dramatique dans l’Ilha de Moçambique, c’est le grand nombre des bâtiments abandonnés dans la partie dite “ européenne ” » juge en 1981 l’architecture polonais Krzysztof Pawlawski, chargé par le gouvernement mozambicain d’établir un premier état des lieux. Dix ans plus tard, le dossier de candidature au Patrimoine mondial de l'Unesco recense un quart du bâti dans un état à peu près convenable, une moitié en voie de dégradation avancée et le dernier quart en train de tomber en ruines…
Mais dans sa décrépitude, l’ancienne cité des conquistadores a gagné en charme ce qu’elle a perdu en orgueil. Places, placettes, quai, arcades, rues, venelles, églises, chapelles... Les Portugais ont transposé en Afrique cette architecture ibérique déroulant de longues façades continues s'étirant en ruelles ombragées, désertes et silencieuses, aux habitations refermées sur elles-mêmes autour de patios et d’arrière-cours. Voisin du palais Saint-Paul, ce noyau urbain originel s’est ensuite étoffé pour couvrir la partie nord de l’île.
Avant le départ des Portugais, les propriétaires avaient l’obligation d’entretenir leurs habitations. Ils devaient repeindre leurs façades tous les ans. Entre autres spectacles de l’époque coloniale, les photos des années soixante montrent des rues rayonnantes de clarté sous le chaud soleil de l’Afrique. Après l’indépendance, les habitations délaissées sont devenues propriétés de l’Etat, elles ont mises en location ou vendues à des familles mozambicaines qui n’avaient pas les moyens de les entretenir. Entre autres, des familles d’origine swahilie et indienne, venues s’installer dans les maisons abandonnées par leurs anciens employeurs portugais. Quand le pays s’est rouvert à l’économie de marché, nombre de ces nouveaux propriétaires se sont empressés de les revendre.
Parallèlement une partie de l’élite mozambicaine s’est intéressée à ce patrimoine colonial dans la perspective d’une mise en valeur touristique. L’inscription d’Ilha de Moçambique au Patrimoine mondial de l’Unesco a ouvert la voie d’une sauvegarde plus global. L’île bénéficie d’un statut spécial pour promouvoir son renouveau. Les bâtiments historiques les plus prestigieux ont été sauvés des ravages de l’abandon. Des chantiers de restauration sont toujours en cours.
Vestiges d’une histoire mouvementée, les épaves ne manquent pas non plus autour de l’île. Elles font l’objet de fouilles archéologiques sous-marines. Mais elles aussi ont été abondamment pillées. Des perles de verroterie, des pièces de monnaie historiques, des bris de porcelaine blanc bleu chinoises alimentent un petit artisanat de bijouterie.
Italiens, Français, Américains, Anglais, Danois... Si des Portugais ont pu racheter leurs biens, des étrangers ont également investi les lieux, séduits par la nostalgie émanant de ce cadre citadin européen, si exotique en Afrique. Dans la foulée de cette internationalisation, quelques belles habitations coloniales historiques ont été reconverties en hébergements touristiques. Cependant, malgré tous ces efforts, l’ensemble laisse une impression d’usure inexorable, de lutte inégale contre le temps et la pauvreté. Impression parfois trompeuse…
« Souvent l’extérieur ne paie pas de mine, mais l’intérieur est confortable » corrige Nadia, avocate d’affaires qui, comme de nombreux Portugais confrontés au marasme économique des années 2008 en Europe, a profité des opportunités offertes par le Mozambique en plein boom économique, même s’il reste l’un des pays les moins développés d’Afrique.
« Ilha de Moçambique est un monde à part, riche de ses composantes humaines et culturelles. Son charme attire les Européens, des retraités en particulier, qui viennent y vivre une partie de l’année. Les descendants de quelques grandes familles portugaises ont retrouvé leurs biens et sont revenus également. Il y a aussi les familles indo-musulmanes qui n’ont jamais quitté le pays. Et les commerçants arabo-swahilis. Sans oublier la bourgeoisie métisse. Quant à la société macua, elle aussi est à part. C’est une société musulmane matrilinéaire où les femmes décident de tout ce qui concerne la famille et la maison ! »
Et « Ilha est un petit paradis de sécurité, le pont fait le filtre » ajoute un autre Européen, en référence à la voie unique de l’ouvrage reliant l’île au continent. Obligeant à une circulation alternée des véhicules, ce pont maintient l'île dans un relatif isolement.
Une démarcation invisible sépare la ville de pierre et de chaux du quartier africain incluant le village, appelé cidade de macuti à cause de ses toits en feuilles de palmiers (macuti). C’est une des rues rectilignes traversant l’île de part en part, la travessa de Saude, du nom de l’église Notre-Dame de la Santé. Passé cette ligne, du côté ouest donnant sur le continent, la mosquée principale (Abu Bakr), peinte de vert et de blanc, se remarque à son entrée revêtue d’une lumineuse mosaïque de faïences. Elle est relativement récente (1923). Son minaret lui fut ajouté en 1954. Vient ensuite le port de pêche avec son marché aux poissons où se ravitaille chaque matin la population de la cidade de macuti.
Le grand village occupe l'emplacement de la carrière d’où furent extraites les pierres ayant servi à construire la cité des Portugais… Serrées les unes contre les autres, ses maisons aux toits de paille ont des murs de parpaings. Elles composent un dédale couvrant la majeure partie de la partie sud de l’île. Ainsi confiné et surpeuplé, le quartier macua est régulièrement inondé pendant la saison des pluies et demeure un foyer de paludisme, aggravant sa situation de pauvreté.
Les vêtements et l’ornementation des femmes, leur masque de beauté, le m’siro, la cuisine, l’artisanat des bijoux d’argent, la pêche de subsistance, ou encore le tufo, la danse chantée traditionnelle du nord du Mozambique… Ce sont autant d’expressions de la culture swahilie qui palpite au cœur d’Ilha de Moçambique. Un ancien cimetière ismaélien, un cimetière musulman africain et un cimetière indo-musulman, se côtoient. Le cimetière chrétien se trouve, lui, à la pointe sud de l’île qui s’achève sur les ruines de l’ancien crématorium hindou.
Symbole de cette culture africaine, les toits de macuti sont un des principaux traits patrimoniaux de l’île de Mozambique. Eux aussi doivent être préservés car ils sont de plus en plus concurrencés par les toits de tôle, moins fragiles et plus facile d’entretien que les toits de feuilles.
Rien n’empêche les habitants du quartier de Macuti d’aller dans la ville de pierre, mais ils ne le font pas, sauf nécessité médicale ou administrative, ou pour récupérer des matériaux encore utilisables dans des ruines de bâtiments abandonnés. Pour la plupart d’entre eux, l’ancien quartier colonial reste un lieu étranger. Question d’atmosphère. Et de mémoire. S’interrogeant sur les causes de cette distance en 1981, l’architecte Krzysztof Pawlawski cite « le montant des loyers » et « l’hostilité vis-à-vis de l’héritage colonial ». « Pour y faire quoi ? demande un habitant de la Cidade de Macuti, traduit par Jacinto. Il n’y a rien pour nous là-bas, on ne se sent pas chez nous. Chez nous, c'est ici. »
Ce qui surprend aussi, c’est l’absence de référence à l’esclavage dans l’espace public d'Ilha de Moçambique. L’île fut une plaque tournante de la traite esclavagiste au Mozambique. Aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, prenant les proportions d'une déportation massive de population, le commerce des esclaves fit la prospérité de la place forte portugaise des bords de l’Afrique. La colonisation des Amériques et celle, plus proche, de l'archipel des Mascareignes lui assurent des débouchés réguliers. Au plus fort de la traite, cinq à six navires y remplissent chaque année leurs cales d’esclaves pour fournir la main d'œuvre servile les îles de France et de Bourbon (Maurice et La Réunion). Entre 1770 et 1775, les Français achètent chaque année quelque 1 000 esclaves à I’île de Mozambique et 1 600 sur l’archipel des Quirimbas.
Un seul site, aménagé à l’emplacement d’une des nombreuses maisons de traite où les esclaves étaient parqués avant leur embarquement, évoque ce passé : le Jardin de la Mémoire. Si la mémoire de l’esclavage est enseignée à l’école, si tout le monde sait que telle ou telle demeure fut autrefois une maison de traite, ce modeste lieu commémoratif est le seul rappel explicite du passé esclavagiste de la cité. Au demeurant, on ne le doit pas à l’initiative des Mozambicains, mais à celle d’un historien réunionnais (Sudel Fuma), d'un artiste photographe passionné par l’Afrique (Karl Kugel) et du fondateur (Antoine Millerioux) d’un hôtel aménagé dans l’ancienne résidence du dernier grand marchand d’esclaves d’Ilha de Moçambique, Candido Soares.
Le musée de l’histoire coloniale non plus ne fait pas mention de la traite esclavagiste. Pas plus qu’un beau livre de référence paru en 2011, célébrant les poètes lusophones, portugais et mozambicains, ayant chanté Ilha de Moçambique. A commencer par le plus fameux de tous, Luis de Camoes, l’auteur des Lusiades, monument de la littérature portugaise. C’est sur Ilha, de 1568 à 1570, qu’il acheva de composer son épopée de l'aventure des conquistadores. « Cette petite île que nous habitons, c’est dans toute cette région une sûre escale pour tous ceux des nôtres qui sillonnent les ondes de Quiloa, Monbasa et Sofala ; comme elle nous était nécessaire, nous avons cherché à l’habiter comme si nous en étions natifs. A ne rien vous celer, cette petite île se nomme Mozambique… »
La maison où vécut Camoes se reconnaît à une porte qui paraît tellement âgée qu’on l’imagine d’époque. En route pour les Indes, le missionnaire François Xavier passa également deux années sur Ilha en 1541 et 1542. Une chapelle marque l’endroit où, dit-on, il aimait méditer et prier face à l'Afrique. L’un et l’autre ont probablement assisté aux premières expéditions d’esclaves domestiques africains qu’on embarquait sur des nefs en partance pour Goa…
Jusqu’à la fière statue de Vasco de Gama elle-même, pourtant symbole de la conquête coloniale, qui a retrouvé sa place devant le palais de Saint-Paul afin de parfaire la restauration de la cité. Inaugurée en grande pompe en 1956 par le président de la République portugaise en personne, le maréchal Francisco Craveiro Lopes, elle avait été déboulonnée à l’indépendance. Pas de quoi émouvoir, de nos jours, les insulaires somnolant au pied de la statue dont ils profitent de l’ombre portée. Ils ignorent jusqu'au nom du personnage qui les domine de toute sa hauteur…