Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

Le géranium au bout du fusil

Précédé de la réputation sanguinaire que lui a forgée la presse nationale, le chef politique et militaire arabe est attendu à Saint-Denis par une petite foule curieuse et anxieuse, massée devant la gare du chemin de fer.

Ce qui frappe dans le passé réunionnais d’Abd el-Krim, c’est ce contraste entre un exil respectueux, paisible et prospère et les années de lutte acharnée contre les Espagnols et les Français pour libérer le Rif marocain qui l’ont immédiatement précédé. Mohammed Abd el-Krim s’est rendu le 27 mai 1926. En août, il embarque avec sa suite à Casablanca. Il arrive à la Réunion le 10 octobre. Il restera vingt et un ans dans l’île. 

« L’exil est toujours lourd à ceux qui aiment leur coin de terre. Je ne pars pas joyeux, ni de gaieté de cœur. Mais je pars en toute tranquillité d’esprit. J’ai confiance en la parole de la France et je m’en remets à sa justice et à sa clémence. Je suis résigné. Si j’avais mieux connu le prestige de ce grand pays, je n’aurais jamais osé lui faire la guerre. » Abd el-Krim aurait tenu ces propos à un journaliste de la revue L’Illustration sur le paquebot qui l’emmenait vers Tanger, puis Marseille. 

De tous les exilés marquants de la Réunion, Mohammed Abd el-Krim n’est pas le mieux connu — en terme de popularité, il vient loin derrière le prince Vinh San, fils du roi d’Annam déposé par les Français en 1916 pour ses velléités anticolonialistes. Mais il est politiquement le plus prestigieux. En mettant l’armée espagnole en échec, le seigneur du Rif dresse, au lendemain des recompositions territoriales de la Première Guerre mondiale, un épais et solide mur de pisé devant les projets des puissances européennes en Afrique.

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Considéré comme une longue mais simple parenthèse, l’exil réunionnais de Mohamed Abd el-Krim n’ a inspiré aucune littérature. En 1991, un film documentaire de l’écrivain espagnol Juan Goytisolo (Mohammed Abd el-Krim et l’épopée du rif) se contente de signaler ces vingt et une années en retraçant le parcours de l’homme politique musulman. Né à Agadir en 1882, Mohammed Abd el-Krim reçut une éducation classique arabo-musulmane. A vingt ans, son père, cadi de la tribu berbère des Beni Ouriaghel, l’envoya poursuivre ses études à l’université Qarawiyin de Fez. De retour deux ans plus tard à Melilla, dans la partie espagnole du Maroc, le jeune Abd el-Krim devient enseignant. Il collabore à un journal local et l’administration espagnole le nomme cadi du bureau des affaires indigènes. 

Dix années passent. Par ses écrits et ses propos, Abd el-Krim affirme une revendication identitaire qui finit par irriter l’occupant espagnol. En 1915, il est interrogé sans ménagement sur ses opinions. Abd el-Krim proclame sa foi en l’indépendance du Rif et son opposition au protectorat français sur la partie encore libre du Maroc. Il est mis à l’écart. C’est le début d’un engagement ouvert contre les Espagnols qui aboutit au soulèvement général du Rif. 

Sous la direction de ce chef fédérateur et réformateur, les tribus berbères — jusqu’à 60 000 hommes — engagent une guerre d’usure, contraignant l’armée espagnole, désorganisée et surclassée, à se replier dans les villes. Stratège militaire averti, en phase avec son époque, il dote les tribus placées sous son autorité d’un réseau de communication téléphonique et, de sa résidence d’Adjir, défend la cause de l’indépendance devant les reporters des grands journaux européens. 

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Dans les territoires qu’il a libérés, Abd el-Krim entreprend de faire évoluer la société arabe traditionnelle. Il met fin aux violences entre tribus, abolit l’enlèvement des filles, les mutilations corporelles et les prédications contre les Juifs. Il réforme le système d’imposition. Abd el-Krim avait aussi en projet le recensement de la population du Rif et surtout une réforme agraire redistribuant les terres confisquées aux notables collaborant avec les Espagnols. Mais l’intervention de la France, inquiète d’une possible extension de la révolte, met un terme à ses ambitions. 

Sous la direction du maréchal Pétain, la campagne du Rif donne lieu à une conférence franco-espagnole à Madrid en juin 1925. Le plan est mis en application avant la fin de l’année. Abd el-Krim est pris en tenaille par des forces totalisant 280 000 hommes, appuyés par des blindés et de l’aviation. Les Français testent à cette occasion une nouvelle génération d’avions de combat. Abd el-Krim est obligé de céder. 

Pour le dirigeant vietnamien Ho Chi Minh, cité par Juan Goytisolo, la guerre du Rif se situe à un tournant de l’histoire coloniale : « L’enseignement de la guerre du Rif est de montrer clairement la capacité d’un petit peuple à contenir et vaincre une armée moderne et organisée quand il empoigne les armes et défend sa patrie. Les Rifains ont le mérite de donner cette leçon au monde entier. »

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En France, la nouvelle de l’exil doré accordé à Abd el-Krim à la Réunion soulève un tollé. Abd el-Krim a fait le voyage, accompagné d’une suite nombreuse, sur le paquebot Amiral Pierre. Il est installé dès son arrivée à Saint-Denis au Château Morange, sur le domaine de la Providence, une propriété de sept hectares louée vingt mille francs par an aux frais du Protectorat du Maroc. Précédé de la réputation sanguinaire que lui a forgée la presse nationale, le chef politique et militaire arabe est attendu à Saint-Denis par une petite foule curieuse et anxieuse, massée devant la gare du chemin de fer. Mais le trajet du port de la Pointe des Galets à la première étape de son exil réunionnais est effectué en auto par la route de la montagne. 

Plus malin, le reporter du quotidien La Paix attend devant les grilles du Château Morange. Il raconte : « Abd-el-Krim est en costume arabe, les pieds dans des sandales, il entend un peu le français, mais ne le parle pas. Quant à son frère, il est vêtu à l’européenne, porte le lorgnon, et comme il a fait ses études en France, il parle parfaitement notre langue. »

Quelques jours plus tard, Mohammed Abd el-Krim accorde un entretien au même journal. Quelques banalités, loin de la colonisation marocaine, sont traduites par le capitaine Sagnes, officier affecté à l’escorte du chef rebelle vaincu. La traduction est-elle fidèle ? On peut s’interroger. À une question sur les premiers sentiments que lui inspire son installation dans l’île, le capitaine Sagnes répond au nom d’Abd el-Krim : « Il a été impressionné par l’attitude, la dignité et la bienveillance de l’accueil qui lui a été fait par le gouverneur Repiquet. Il ne pouvait se trouver en présence d’un meilleur représentant de la grande et généreuse France, puissance protectrice de l’Islam. » 

Son souhait immédiat ? « D’abord apprendre le français complètement, comme il a prescrit de le faire apprendre à ses enfants. S’il lui vient d’autres enfants — il a déjà quatre garçons et une fille — il prétend les élever entièrement à la française » continue l’interprète. Abd el-Krim se réjouit notamment, d’après le capitaine Sagnes, que son dernier enfant né le jour de son arrivée « soit ainsi, de par la loi, sujet français ». Mohammed Abd el-Krim reçoit une pension annuelle du Protectorat du Maroc. Loin des maquis, il annonce son intention de faire « de la culture » sur le domaine de la Providence.

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C’est dans celle du géranium, à Trois-Bassins dans l’Ouest de la Réunion, qu’il va se tailler une réputation d’exploitant sérieux et avisé. En 1940 et 1941, il occupe la maison Willman à la Grande Ravine. Il fait vivre cinq colons sur ses terres. À Trois-Bassins, il ne semble rester aucun des cultivateurs qui travaillèrent sur les terres d’Abd el-Krim et côtoyèrent un temps le style de vie arabe des nombreux habitants du domaine. Le champion de l’indépendance du Rif changera plusieurs fois de résidences tout au long de ses vingt et un ans d’exil. Mais il ne laissera que peu de traces à la Réunion : une seule rue isolée du quartier du Chaudron, à Saint-Denis, porte son nom, non loin du Castel Fleuri, autre étape de son vagabondage princier.

En 1947, un an après la transformation de la Réunion en département, son long séjour imposé prend fin. Sa fuite fut-elle le fruit d’un arrangement avec les autorités de l’époque ? Officiellement, le gouvernement autorise son rapatriement sur la côte d’Azur. Quarante et une personnes embarquent à bord du paquebot Katumba. Le 1er juin 1947, à l’escale de Port Saïd, Abd el-Krim et sa suite sont descendus pour la prière. Personne ne revient et le Katumba poursuit sa route vers Marseille. Abd el-Krim s’installe au Caire. Reprenant son rêve d’indépendance et d’unité arabe, il y fonde un comité de libération du Maghreb auquel participent Bourguiba et les indépendantistes algériens. Il s’éteint dans la capitale égyptienne en 1962 à l’âge de quatre-vingts ans. 

Née au Castel Fleuri, sa fille Roukaya est revenue en 1987 à la Réunion, retrouvant les lieux de son enfance sur les pas de son père. Son pèlerinage fut discret. Les Réunionnais avaient oublié ce prince berbère dont le périple de vaincu renvoyait, au cœur du XXe siècle, à leur propre nature originelle : celle d’un peuple façonné par l’exil.

 

L'appel des forêts