Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

La Bataille du riz

« Ma proposition n’a pour but que d’empêcher les détenteurs du riz de profiter des calamités qui surviennent, telles que les cyclones, pour surélever le prix de cette denrée ! »

Des rizières réunionnaises, il ne reste que quelques carrés confidentiels, plantés par une poignée d’agriculteurs attachés à la culture, et peut-être plus encore à l’esprit du riz. « On fait du riz complet. Pour la famille. Pour le plaisir aussi. À la récolte, on rappelle tous les amis. C’est comme une fête » confie Rico Nourry, président de l’ancienne association des producteurs de riz de l’Est de la Réunion. Le riz fait partie des cultures traditionnelles du parcours botanique que cet agriculteur a constitué sur son exploitation de Pont Payet (Saint-Benoît). 

La trace du riz se perd aussi dans le Sud. Les machines de l’ancien groupement de planteurs de Saint-Pierre, Petite-Ile et l’Etang-Salé sont toujours disponibles, mais personne ne les a plus demandées depuis longtemps. « Je pense que d’ici cinq, six ans, les Réunionnais pourront manger du riz pays » déclarait le responsable de ce groupement, Rosaire Balaya, en 1987. Comme une cinquantaine d’autres, à l’est et au sud, il avait cru à un créneau possible sur le marché local. Le projet n’a pas abouti. La page a été tournée. 

Le riz a encore fait parler de lui en 1989. Des importateurs ont réussi cette année-là un coup spéculatif de premier ordre en faisant subventionner leurs achats par la Communauté Européenne. La Réunion se voyait ramenée au rang de pays nécessiteux. Acquises à des coûts dérisoires, des quantités considérables de riz furent stockées et écoulées à bas prix. Depuis, le riz vit une période de paix méritée.

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Les débuts de la saga du riz à la Réunion restent flous. Les premières semences, a priori en provenance de Madagascar ou des Indes, furent introduites dans l’île dans la première moitié du XVIIIe siècle. Dans le dessein, comme pour le maïs, de fournir un aliment de base. Quelques actes officiels au papier jauni et cassant témoignent encore des rizières de la région de Saint-Paul. En 1822, l’île produit 2 372 tonnes de riz et en fait venir 1 818 tonnes de Madagascar et des Indes. La culture du riz recule ensuite au fur et à mesure de l’extension de celle de la canne à sucre, promue culture dominante, jusqu’à pratiquement disparaître. Les nouvelles populations indiennes et chinoises qui s’établissent dans l’île achèvent néanmoins de faire du riz, adopté et partagé par tous, un des fondements du creuset réunionnais.

Même si elle n’en produit plus, la Réunion appartient au monde du riz. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’économie du riz est devenue un négoce. L’importation et la distribution de cette denrée primordiale assurent des bénéfices s’élevant au rythme de la population. Des fortunes se construisent grâce au riz. Du producteur au consommateur, une nuée d’intermédiaires s’enrichit. Grâce à lui, le commerce chinois se développe. Des dizaines de milliers d’assiettes et de bols, vidés chaque jour en hâte, donnent aux grandes maisons de commerce l’assise et la stabilité financière qui leur ont permis de prospérer jusqu’à nos jours. Car le riz reste un produit stratégique. Les quarante-cinq mille tonnes de consommation annuelle, toutes catégories confondues (riz courant, demi luxe, luxe, basmati), apportent au secteur de la distribution réunionnaise plus de trente millions d’euros de chiffre d’affaires. 

Les énormes profits engendrés par le riz étaient tirés pour l’essentiel des maigres revenus, les plus nombreux. Ils ne pouvaient manquer d’en faire l’enjeu d’une bataille politique. Au début du siècle, elle oppose partisans et adversaires du projet de monopole d’intérêt public sur le riz.

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Ce monopole ne verra jamais le jour, mais le projet trouve sa formulation la plus achevée dans l’étude que lui consacre en 1919 l’homme de presse, conseiller général, Henri de Busschère. Dans son canevas, une loi d’Etat votée par les Chambres crée le monopole des riz à la Réunion. Sur place, un « service du ravitaillement » se substitue aux commerçants pour importer et distribuer le riz dans des « bureaux de vente », à l’image des bureaux de tabac existant en France. Les prix sont imposés et la vente de riz est un privilège accordé aux débitants. 

L’étude d’Henri de Busschère en dit long aussi sur l’atmosphère entourant l’argent du riz au lendemain de la Grande Guerre. Elle est adressée au gouverneur Pierre Duprat, artisan du plan de ravitaillement de l’île, contrainte de ne compter que sur elle-même pendant plus de quatre ans. Pendant la guerre, faute de fret disponible et devant la hausse des prix du transport toujours à la merci d’une mauvaise rencontre allemande, les maisons de commerce ont préféré abandonner leurs opérations sur le riz. L’administration coloniale propose des aliments de substitution : maïs, manioc, ignames, etc. Mais rien n’y fait : le riz reste irremplaçable. La colonie n’a d’autre choix que de tenter d’en importer, au mieux de Maurice, à défaut de Madagascar ou d’Inde. Elle assume seule, à ses frais, les risques du transport. 

Au lendemain du conflit, les partisans du monopole trouvent dans la défaillance du commerce privé un argument de poids. « Il faut que l’excès du mal subi hier, confine au bien de l’avenir et que l’émulation, les innovations, les trouvailles prodigieuses enfantées par le souci de la Défense restent acquises et se développent dans la poussée économique d’Après-Guerre » clame Henri de Busschère.

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La revendication du monopole n’est pas nouvelle. Dès 1904, le maire de Saint-Denis, Amédée Bédier, pourtant peu suspect de collectivisme, propose au conseil général « de mettre le monopole de l’introduction des riz entre les mains de la Colonie ». « Cette proposition m’est suggérée par la crainte d’accaparement de cette denrée de première nécessité qui peut se produire par le fait de l’existence d’un syndicat de commerçants. » Dans le même esprit, le conseiller général aux sympathies anarchistes Paul Dussac émet l’année suivante l’idée de taxer le riz. 

À l’autre bout de l’hémicycle, courtier de commerce et autre élu, Anatole Hugot s’insurge : « Cette proposition porte atteinte à la liberté du commerce ! » Dussac renchérit : « Ma proposition n’a pour but que d’empêcher les détenteurs du riz de profiter des calamités qui surviennent, telles que les cyclones, pour surélever le prix de cette denrée ! » En 1917, le président du Conseil général, Jules Auber, réfléchissant à « la question de la vie chère et les moyens d’y remédier », envisage à son tour d’instaurer un monopole public de la distribution du riz.

Henri de Busschère reprend donc en 1919, avec une foi renouvelée, le labeur là où la guerre l’a laissé. Dans une île marquée par les privations, le monopole répond à ses yeux à « quatre préoccupations principales » : « Soustraire le consommateur, pour l’achat de son riz quotidien, à la spéculation en première et seconde main, à l’accaparement, à l’entente des intermédiaires ; stabiliser le marché du riz au point de vue de la production, des transports et de la qualité des produits ; enlever au commerce asiatique très déconsidéré dans l’île un de ses meilleurs moyens d’imposer son trafic à la population ; fournir aux mutilés et aux démobilisés de la guerre des situations leur permettant de vivre sans les mettre à la charge de l’Etat. » Henri de Busschère s’en prend vivement aux « chinois » : « L’ouvrier n’est plus astreint à pénétrer dans la boutique du chinois et, esclave souvent du crédit qu’il y contracte, à ne recevoir son riz quotidien qu’à condition de consommer ou d’acheter autre chose. » 

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Mais la démonstration ne convainc pas. La responsabilité paraît trop lourde à porter pour la colonie, affaiblie et démoralisée par la guerre qui lui a coûté un millier d’hommes. La bataille du monopole perdue, la saga affairiste du riz reprend son cours. Elle est interrompue par les rationnements des nouvelles années noires : entre 1940 et 1942, deux cents grammes de riz quotidiens pour les adultes ; cent grammes pour les enfants de moins de six ans. Au lendemain de la guerre, les liens s’intensifient entre riziers de Madagascar et maisons de commerce réunionnaises. La Grande Ile est devenue producteur de riz d’importance (700 000 tonnes en 1952) ; la Réunion, un marché naturel de proximité. 

Mais si le débat du monopole est clos, la polémique sur le prix du riz bat son plein et rebondit chaque année. Elle est particulièrement vive en 1953 : cette année-là, devant les prix trop élevés du riz malgache, la Réunion a dû se tourner vers l’Italie, distante de 10 000 km ! Pour une fois, les deux principaux quotidiens de l’île s’accordent. « Pendant que l’administration et le milieu rizier étaient travaillés à Madagascar pour obtenir la fixation de prix à l’exportation qui ne pouvaient être acceptés à la Réunion, les mêmes à la Réunion travaillaient en sens inverse » dénonce Le Progrès. De son côté, Le Peuple fait ses comptes. Le riz est payé au riziculteur à Madagascar entre cinq et huit francs le kilo. Le rizier industriel l’achète dix ou douze francs et revend le riz traité entre vingt et vingt-trois francs. Quant au consommateur, il doit débourser entre vingt-six et trente-cinq francs — « voire 45 francs » — pour un kilo de riz. Les intermédiaires sont sur la sellette.

À la fin des années 1960, la donne s’est trouvée modifiée avec l’entrée en jeu de la Soboriz, première industrie réunionnaise de raffinage du riz. A l’exception des riz spéciaux ou déjà conditionnés, l’île importe depuis du riz brut « cargo », blanchi sur son sol. La Soboriz a longtemps détenu un monopole de fait. Elle partage désormais le marché avec d’autres concurrents. La Thaïlande et le Pakistan sont devenus les principaux fournisseurs de riz de la Réunion. À 71 kg par habitant et par an, la consommation n’évolue plus. Le riz est-il en train de devenir un produit comme un autre ? En tout cas, il ne fait plus parler de lui. Et l’esprit du riz, message d’entraide et d’égalité, ne tient plus qu’à quelques brins dressés contre l’indifférence.

 

L'appel des forêts

Au pays des cœurs simples