Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

Le Livre rouge

Dans la Réunion esclavagiste du début du XIXe siècle, la société blanche prospère et dominatrice n’aime pas se remémorer ses ancêtres parfois peu reluisants.

« J’ai entendu dire que M. Davelu avait un certain Livre rouge sur lequel étaient inscrites les généalogies vraies ou supposées de toutes les familles de la Colonie. Ce livre doit être saisi et détruit sans qu’il en soit pris lecture. Vous le chercherez dans sa bibliothèque et son mobilier, devant le maire de Saint-Paul et M. le Curé de Saint-Denis. » 

Dans le cabinet du gouverneur, le crissement léger de la plume d’oie courant sur le papier est le seul son perceptible. Le 8 décembre 1815, le général Bouvet de Lozier écrit au juge de paix de Saint-Paul. Quelques instants plus tôt, un messager, accouru de Saint-Paul, a appris la nouvelle : l’abbé Davelu est mort. Le messager attend, à l’écart, pour porter la réponse. 

Il y a longtemps que le général Bouvet, et beaucoup d’autres avec lui, attendent cette mort. Le général est originaire de la Colonie, il est lui aussi directement concerné. Il ajoute un post-scriptum à son message au juge de paix : « Vous me rendrez compte de vos recherches et de l’exécution de cet ordre. Si les scellés sont déjà posés, vous le ferez lors de la levée, sinon dès à présent, autant que faire se pourra ; M. le curé de Saint-Denis vous donnera les renseignements à sa connaissance, pendant qu’il est sur les lieux. »

L’affaire du Livre rouge de l’abbé Davelu est singulière. Au-delà de l’anecdote, elle témoigne de cette angoisse de l’origine, traînée comme un boulet par une partie des familles issues des premiers colons. Dans la Réunion esclavagiste du début du XIXe siècle, la société blanche prospère et dominatrice n’aime pas se remémorer ses ancêtres parfois peu reluisants. Ou du moins ses souvenirs sont sélectifs. La liberté des premiers temps, les amours désirés ou forcés entre Blancs et Noires, n’y ont pas leur place. L’île vit une période charnière. L’économie de plantation prend son essor. Une ère nouvelle s’annonce. Les débuts de la colonisation paraissent lointains, mais le fil de l’histoire y conduit rapidement. 

Aux yeux des bien-pensants, le travail généalogique méthodique et minutieux de l’abbé Davelu ne peut apporter que honte et scandale. Il concerne toutes les familles de l’île. Tous les secrets paraissent menacés. Le doute entourant son contenu, voire son existence, sème et entretient l’angoisse. Personne ne l’a vu, mais tout le monde y croit. La rumeur entourant cet ouvrage est née à Saint-Paul. Elle s’est répandue dans toute l’île, s’amplifiant, donnant naissance à toutes sortes de spéculations. Un nom sulfureux est apparu : le Livre rouge. On en parle avec animation dans les tavernes, avec crainte dans les salons. Et l’écho de cette rumeur est remonté jusqu’au gouverneur qui a fini par s’inquiéter à son tour.

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Un silence tenace recouvre l’épisode du Livre rouge, recueil tabou, haï et craint. Un unique document relate à grands traits cette étonnante histoire. Il s’agit d’un article publié en 1899 dans le bulletin de la Société des sciences et des arts de Saint-Denis, coterie de notables amateurs de sciences et d’histoire, meublant leurs loisirs. Son auteur, Gilles Crestien, notaire à Saint-Paul, friand de curiosités historiques, collabore à la revue. À la sortie du siècle, il retrouve la lettre du général de Bouvet au juge de paix de Saint-Paul. Il cite aussi une réponse du curé de Saint-Denis au gouverneur et fait référence au procès-verbal de destruction du Livre rouge daté du 24 janvier 1816. Sans lui, il est probable que cette étrangeté historique aurait sombré définitivement dans l’oubli. L’abbé Davelu lui-même, dans son testament, n’en fait pas mention. 

Crestien laisse néanmoins sans réponse plusieurs questions. Quelle était la motivation de l’abbé Davelu en se lançant dans une entreprise qu’il devait nécessairement deviner à haut risque ? Que justifie cette décision, prévue à l’évidence de longue date, de forcer les appartements de l’abbé à peine décédé pour les fouiller ? Ce dernier fut-il sollicité de son vivant ? Et surtout que contenait exactement le livre ?

Le Livre rouge ne fut pas la seule originalité de l’abbé Davelu. Prêtre lazariste, Jean-Antoine Davelu devient curé du principal quartier de la colonie, Saint-Paul, en septembre 1767. Il est aussi jusqu’en 1781 Préfet apostolique des Iles Sœurs : îles de France et Bourbon. Il rédige des notes historiques très appréciées. Elles sont conservées aux archives de la Marine à Paris. Crestien rappelle que l’abbé Davelu, « aidé de ses paroissiens », entreprend en 1777 la construction de l’église de Saint-Paul. Mais il s’en tient au portrait d’un prélat bon enfant au passe-temps d’historien, aimé de ses ouailles. Il passe volontairement sous silence le trait le plus marquant de l’abbé : son enthousiasme pour la Révolution. 

L’abbé Davelu fut une sorte d’abbé Grégoire de Bourbon. Elu de Saint-Paul, il fut un meneur de la vague révolutionnaire qui balaya jusqu’aux rivages de la colonie. Lorsqu’apparut en rade de Saint-Paul le premier navire de la France en révolte, c’est lui qui monta en chaloupe pour ramener à terre, sans tarder, un drapeau tricolore symbole des temps nouveaux. Le 1er novembre 1790, l’administrateur royal de la colonie, Duverger, rend compte dans une note inquiète au ministre de la Marine de la situation dans l’île. Il dénonce en particulier la véhémence de l’abbé rebelle lors de la première assemblée des tout nouveaux députés de Bourbon : « L’esprit d’anarchie qui caractérisait plusieurs représentants de la Colonie fut annoncé, dès le premier jour de la réunion, par un sermon que prononça l’un d’entre eux, le missionnaire Davelu, curé de Saint-Paul, à la messe du Saint-Esprit qui précéda l’ouverture de l’assemblée générale à laquelle s’étaient rendus tous les députés, discours également injurieux au roi et à ses représentants, soufflant le feu de la révolte et, plus dangereux encore, dans une île où des esclaves n’aspiraient, sans doute, qu’au moment de recouvrer la liberté. » L’abbé abordait-il la question de l’esclavage dans ses sermons ? Etait-il favorable à l’émancipation par étapes des esclaves comme l’étaient en France les prêtres progressistes ? Ce point reste ignoré.

L’abbé Davelu meurt le 8 décembre 1815, laissant un testament hors du commun. Il demande à être enterré sous la « pierre des morts » où sont déposés les cercueils, avant l’inhumation, pour les dernières prières. « Afin, dit-il, qu’après ma mort les paroissiens dont j’ai eu la charge pendant de si longues années, viennent encore se reposer une dernière fois sur mon cœur ». Sa volonté sera respectée. Bien qu’aucune marque ne le confirme, l’abbé Davelu est supposé être enseveli sous l’ancien emplacement de la pierre des morts. Quand le cimetière mitoyen de l’église de Saint-Paul a disparu, l’endroit s’est perdu. C’est une école aujourd’hui et la pierre des morts a été transportée au centre du dernier carré de tombes où reposent les prêtres de Saint-Paul, au pied de l’église.

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Chez ce personnage original et enflammé, le Livre rouge apparaît presque comme une fantaisie subversive, une pique posthume à la société coloniale arc-boutée sur ses privilèges, insensible à la souffrance des esclaves. À la fin du XIXe siècle, Crestien n’aborde encore le sujet qu’avec précaution. Il en est à la moitié de son article quand, après maintes circonvolutions, il annonce enfin : « L’impartiale histoire veut que nous complétions cette biographie par quelques mots sur le Livre rouge contenant la généalogie des familles de Bourbon. M. Davelu a exagéré son rôle d’historien en joignant à ses notes sur la Colonie celles contenues dans des cahiers désignés par la légende populaire sous le titre de “ Livre rouge ” dont la génération coloniale a conservé un déplorable souvenir. Pour son excuse, nous pensons que ce livre n’était pas destiné à voir le jour, et qu’il devait être détruit. » Crestien n’étaye cette hypothèse par aucune argumentation et poursuit : « Il était inutile de faire consacrer par l’histoire quelques irrégularités sociales, des scandales de familles arrivés dans un pays naissant au moment où se fondait une société composée de tant d’éléments hétérogènes. »

Preuve de la grande peur du Livre rouge : les scellés sont posés sur le logement de la cure, le jour même de la mort de l’abbé Davelu, le 8 décembre 1815. La recherche commence aussitôt. Il faut croire qu’une certaine gêne entoure la démarche : à lire Crestien, il semble que seul l’abbé Collin, curé de Saint-Denis, procède à la première fouille. L’abbé Collin ne trouve rien. Le 11 décembre, il avertit le juge de paix de Saint-Paul : « Je crois pouvoir penser qu’il a été déchiré et jeté au feu par feu M. Davelu lui-même ; que si, cependant, il s’en trouvait quelques fragments à l’inventaire, on se conformerait aux ordres du Général. » 

L’abbé Collin se trompe. Comment l’adjoint du juge de paix saint-paulois — un nommé Magnan — en fut-il convaincu et organisa une nouvelle perquisition un an plus tard ? Crestien ne dit rien à ce propos. Son récit laisse cependant entendre que la rumeur n’avait pas diminué. Il fallait en avoir le cœur net, définitivement. Crestien cite aussi la présence, lors de cette seconde perquisition, du notaire Cousin, « ami intime et confident du défunt. »

Le 24 janvier 1816, l’abbé Delemote, successeur de l’abbé Davelu, ouvre donc le portail de la cure à l’adjoint du juge, au notaire Cousin, à l’abbé Collin et au maire de Saint-Paul, Séverin Auber, convié pour l’occasion. Les prescriptions du gouverneur sont cette fois appliquées à la lettre. La fouille est complète et méthodique.

« Le Livre rouge et les cahiers contenant la généalogie des familles de la Colonie sont trouvés à trois heures de l’après-midi dans une armoire d’attache du cabinet particulier du défunt […]. Après examen, il est constaté que c’est bien ceux que l’on cherche, sans désemparer, et avant qu’aucune copie n’ait pu être prise, il est brûlé dans la cour de la cure de Saint-Paul. » C’en est fini du Livre rouge. Livre « sans intérêt, inutile et mauvais » d’après Crestien. « Il n’aurait jamais dû être écrit. Il montre l’un des mauvais côtés du cœur humain : la manie de fouiller trop avant dans les annales d’un pays naissant, au-delà du véritable intérêt historique. […] Il est possible que des notes, dans le même sens, aient été écrites par des maniaques désœuvrés, amateurs de scandales, mais quant au Livre rouge lui-même, il n’en est plus resté trace. » 

Depuis 1816, rien n’a jamais démenti cette affirmation. Le Dictionnaire généalogique des familles de l’Isle Bourbon de Camille de Ricquebourg (couvrant la période de 1665 à 1810) est la référence historique sur les filiations. Nous ne saurons jamais ce que l’abbé Davelu avait découvert.

 

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