Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

L'école où les souliers restent à l'entrée

Tout commence par la classe Un : des bambins de quatre à cinq ans, petits bonnets, petites coiffes, apprennent l’alphabet arabe.

Interrogation écrite à la medersa, l’école coranique de Saint-Denis de La Réunion. Dans un silence studieux, la classe Douze planche sur le Coran. Les garçons, en pantalon et chemise, ont une calotte sur le sommet du crâne . Les filles, vêtues de robes amples ou de tuniques portées sur un fuseau noir, une coiffe blanche qui couvre leurs cheveux et leurs épaules et dessine un ovale parfait sur leur visage. Les jeunes, une dizaine âgés de quatorze à vingt ans, lèvent le nez de leurs copies. Ils sont déchaussés et les souliers en désordre attendent à l’entrée. 

L’interrogation, notée sur vingt, a pour sujet trois versets du chapitre Yasine du Coran. Verset 3 : Tu es certes du nombre des envoyés (de Dieu), à commenter. Verset 12 : En vérité, nous donnons la vie aux morts ”, à commenter. Verset 21 : Suivrez ceux qui ne vous réclament…, à compléter. L’imam enseignant, Mamood Atchia, robe blanche et collier de barbe, explique : “ Dans cette classe nous étudions le Yasine, qui est au Coran ce que le cœur est au corps humain. On lui prête de grandes vertus. A l’agonie par exemple, on conseille de le lire pour soulager les souffrances. ”  Le chapitre Yasine compte quatre-vingt trois versets. Vingt-cinq ont déjà été étudiés depuis la rentrée. “ Les interrogations sont mensuelles et le cours a lieu une fois par semaine ” ajoute Mamood Atchia.

Il est bientôt quinze heures et l’épreuve s’achève. Déjà, la classe suivante, la Neuf, fait son entrée et s’installe à l’écart sur des bancs le long d’un mur. Mêmes tenues, quelques années de moins. “ Avec la classe Neuf, nous apprenons les hadîth qui composent la Sunna, c’est-à-dire l’enseignement et les faits et gestes du Prophète Mohammed. Les hadîth s’apprennent par cœur. ” Mamood Atchia ouvre le cahier d’un élève à la onzième leçon. Page de gauche, la photocopie collée d’une page de livre : le texte en arabe, la traduction française en dessous suivie des exercices de mémorisation. Page de droite, d’une écriture appliquée, les réponses. Par la porte ouverte, un chœur parvient du couloir. Des garçons, livres saints en main, ingurgitent le Coran à haute voix. Une cacophonie pieuse et fervente qui se répercute, atténuée, aux quatre coins de la medersa. Elle devient, au rez-de-chaussée, le son lointain d’une prière ininterrompue. 

A l’étage, l’imam directeur de l’école, Khalil Ravat, est plongé lui aussi dans la lecture du Livre saint. Tête massive, collier de barbe, il embrasse la couverture brune gravée de lettres d’or et boit un verre d’eau. “ J’étais avec Dieu. Lire le Coran est le moyen le plus efficace pour entrer en contact avec lui. ” Un problème d’intendance ; Khalil Ravat parle en créole au téléphone (“ ...appelle un coup lundi ”). Il pose le combiné et reprend : “ Les jeunes que vous entendez l’apprennent par cœur. C’est leur volonté. Il y a beaucoup de mérite à le faire. ” Il appelle un jeune dans le couloir, Mohammed Blagat, seize ans. “ Explique pourquoi tu apprends le Coran. ”  Mohammed répond : “ C’est pour avoir la science coranique. Sinon, je ne pourrai pas accomplir les cinq prières. Selon l’action de chacun, la foi est plus ou moins élevée. Et le but essentiel de tout musulman, c’est d’aller au Paradis. ” La fenêtre du bureau encadre la cour de l’école et le porche voûté à la couleur ocre passée ouvrant sur la rue Juliette-Dodu, artère commerçante du centre-ville. 

Construite en 1948, la medersa compte huit salles de classe. A partir de quatre ans, six cent soixante-dix élèves s’y imprègnent, de la classe “ Un ” à la classe “ Douze ”, de la parole de Dieu, des enseignements du Prophète et du code de vie que tout musulman doit respecter. Son originalité tient au fait qu’en dehors de l’éducation religieuse, elle devient une école primaire ordinaire, ce qui lui vaut de bénéficier depuis 1977 d’un statut d’établissement semi-privé. Pour la partie “ française ”, comme l’appelle les imams chargés de la partie coranique, elle est liée au rectorat par un contrat simple. Les instituteurs sont payés par l’Education nationale. Simplement, ils sont majorité musulmans. La séparation entre les enseignements français et religieux est rigoureusement respectée. Pas par crainte d’une inspection du rectorat, mais parce que c’est la volonté des parents. 

L’origine de l’école remonte à 1905 lorsque la communauté musulmane sunnite, établie depuis le milieu du XIXe siècle à l’île Bourbon, décide de s’organiser. L’association Sounnat Djamate (sounnat désigne ceux qui suivent les principes de vie du Prophète ; djamate, le groupe) réunit aujourd’hui le plus grand nombre des vingt à trente mille sunnites de la Réunion. Elle gère l’école coranique et les mosquées de Saint-Denis,  à l’exception de la mosquée des karanas chiites, quelques centaines de familles d'ascendance indo-pakistanaise ayant fui Madagascar après les émeutes dirigées contre elles de 1984. 

Le président de l’association, Suliman Dindar, appartient à l’une des grandes familles commerçantes de l’île. Il préside la grande mosquée Noor-El Islam (Lumière de l’Islam) de Saint-Denis et est perçu, à ce titre, par les autorités comme un interlocuteur privilégié. “ Le président de la Grande Mosquée a toujours été considéré comme la personnalité représentative de la communauté. C’était vrai du temps des gouverneurs, ça l’est toujours avec la Préfecture. ”

“ Il y a quatre ans, les effectifs de la medersa ne dépassaient pas cent cinquante élèves. Ils ont augmenté avec l’arrivée de nouveaux enseignants francophones ” explique Khalil Ravat. L’école est gratuite. Elles est ouverte aux enfants des parents membres de l’association à jour de leurs cotisations. Elle vit aussi grâce aux dons et aux loyers des boutiques de vêtements voisines dont elle est propriétaire des murs. L’école coranique est indépendante. Les imams, au nombre de dix-sept, sont à la charge de l’association. Ils reçoivent à peine l’équivalent du Smic. Une partie d’entre eux sont Réunionnais. Enfants de la medersa, ils ont poursuivi leurs études à l’étranger (en Arabie Saoudite pour la plupart) avant de revenir enseigner à leur tour.

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“ Il n’y a rien à craindre de l’Islam. Regardez vous-même, nous n’apprenons pas à fabriquer des bombes. Nous n’avons rien à voir avec la politique. ” Grand, mince, la trentaine, il enseigne à la classe Huit la jurisprudence islamique, ainsi que la signification et les conditions du Hadj, le pèlerinage au sanctuaire de la Pierre noire donnée à Abraham par l’ange Djibraïl (Gabriel), à la Mecque. “ Avec une heure de cours par semaine, on n’a pas le temps de tout étudier : on ne fait pas le contrat de mariage par exemple… ”  

Tout commence par la classe Un : des bambins de quatre à cinq ans, petits bonnets, petites coiffes, apprennent l’alphabet arabe. En classe Deux, ils lisent des versets simples et courts. L’année suivante, ils découvrent les trois premiers chapitres du Coran. Et en classe Quatre, les “ croyances fondamentales ”. Treize garçons et filles, leur attention rompue, tournent la tête et commencent à bavarder. “ Silence ! ” L’imam assis au milieu d’eux s’est levé. “ On leur apprend à croire au jour final, au destin du bien et du mal, à la résurrection après la mort... Ou encore, ce que signifie croire en Dieu et qui sont les anges, qu’enseignement les Nabis (prophètes). ” 

En classe Cinq, les élèves de dix et onze ans sont trop grands pour les bancs des petits pupitres. Le cours a lieu dans le décor traditionnel, dessins d’enfants aux murs, d’une classe de primaire. “ Ils apprennent les versets du Coran afin de pouvoir lire et pratiquer la prière. A cet âge, ils en sont à peu près à la moitié. Depuis la classe Un, ils le lisent sans comprendre, c’est la première étape ” explique le maître. L’année est charnière car y débute aussi l’étude de la vie du Prophète Mohammed échelonnée sur deux ans en trente leçons : quinze en classe Cinq, quinze en classe Six. L’histoire de l’Islam et des califes est au programme de la classe Sept. Une question écrite à la craie au tableau : “ Expliquez ce que signifie l’expression : commettre le Shirk " associer quelqu’un " dans les attributs d’Allah ? ” “ Le Shirk, c’est ce qu’il ne faut pas faire, c’est mal, explique l’imam faisant cours aux Sept. Commettre ce Shirk-là, c’est de prétendre qu’un des pouvoirs qui n’appartiennent qu’à Allah se trouve en telle personne ou en soi-même, comme de croire qu’untel peut deviner le destin. ”

Une fois entamé, l’enseignement religieux doit être poursuivi au moins jusqu’à la classe Neuf. A la medersa, la journée débute par l’école coranique. Jusqu’à neuf heures. Ensuite les élèves suivent les études primaires classiques. L’école coranique reprend après seize heures. Les cours du mercredi après-midi et du samedi sont réservés aux élèves qui poursuivent à l’extérieur leur scolarité dans des établissements publics ou privés.

Il n’est pas rare de croiser dans les rues de Saint-Denis des adolescentes portant la coiffe blanche ou noire, leurs cartables sous le bras. Nadia, treize ans, se lève tous les jours avant l'aube. Elle dit la prière du matin. Puis elle se rend à la medersa. L’éducation religieuse sert de ciment à la famille et à la communauté. Elle perpétue son identité au sein de la société réunionnaise où se côtoient descendants d’esclaves africains, d'engagés tamouls venus de la côte de Malabar, d’arabes musulmans originaires du Gujurat au nord-ouest de l’Inde, de chinois du Sud, de blancs de souche héritiers des premiers colons, et surtout créoles métis, auxquels s'ajoutent des métropolitains de passage ou d'ancrage plus durable. 

“ Ensuite, les jeunes peuvent partir en France. Les parents ont confiance. Ils n’ont plus peur de perdre leurs enfants. Ils savent qu’ils reviendront ” confie le père de Nadia. Peu avant neuf heures, celle-ci quitte la medersa et se dirige vers le collège Juliette-Dodu situé à une centaine de mètres. Elle y retrouve ses amies musulmanes ou non, avec ou sans coiffe. Une coiffe qu'elle enlève avant d’entrer en classe. Et tout le monde s’assoie côte à côte. C’est la normalité réunionnaise. Pour les élèves comme pour les professeurs.

“ Ici, ça n’a pas la même signification qu’en Métropole. Ce n’est pas du tout un étendard, explique Marie-Claire Hoarau, une responsable syndicale. Les enfants suivent l’ensemble des cours et ils s’entendent très bien avec leurs camarades. La situation est totalement différente car l’histoire est différente. ” Le sénateur socialiste Albert Ramassamy est d’origine tamoul. “ Il nous a fallu trois siècles pour parvenir à l’harmonie actuelle. Et cela n’a pas été sans heurts. Il n’y a pas si longtemps, les mariages inter-raciaux provoquaient des situations dramatiques. Les choses ont évolué avec la génération actuelle, grâce à l’école publique. ” 

La medersa organise chaque semaine un débat ouvert à tous. Un inspecteur des renseignements généraux y traîne de temps à autre. On y a déjà parlé des grandes religions du monde, à commencer par le christianisme, de Khomeiny, des sectes, de Benazir Bhutto, une femme présidente d’un pays musulman, de la Chine communiste, et bien entendu du foulard. Une polémique qui laisse perplexe ici. “ Ils n’ont pas d’autres préoccupations pour le moment ” se contente de remarquer Suliman Dindar. “ Ce problème est réglé depuis longtemps à la Réunion ” dit d’une voix neutre l’imam directeur Khalil Ravat, plus préoccupé par la nécessité d’agrandir l’école. “ Nous ne pouvons satisfaire toutes les demandes d’inscription et le bâtiment a été conçu pour deux cents élèves. Nous avons un projet, nous devrions le concrétiser rapidement. Avec l’aide de Dieu bien sûr. ”

 

 

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