“En dépit de l’abondance d’information, bon nombre de visiteurs n’ont pas l’air de se rendre compte qu’ils se trouvent dans un lieu exceptionnel, entourés des arbres les plus anciens de la Terre, dont l’origine se perd dans la nuit des temps.”
Un calme olympien règne sur la plage de l’anse La Blague. On y entend jusqu’à la chute d’un couvert, au village, à une bonne centaine de mètres. Sur la plage, une petite dame se fait timide avant de s’enhardir à déballer le contenu de son cabas. Elle s’essaie à la peinture, explique-t-elle. Une peinture plus que naïve, mais fidèle aux teintes fondamentales de Praslin : azur du ciel, bleu turquoise de la mer, blancheur du sable, gris noir du granit, verts des feuillages. L’auteur vend ses mini-toiles de sept sur dix centimètres, dix euros. Mais un souvenir a-t-il un prix ? “ C’est l’anse Boudin, commente-t-elle, satisfaite. Vous verrez que tout est exact si vous allez sur place. “
Praslin mesure une dizaine de kilomètres de long. L’anse Boudin est à un gros quart d’heure de l’anse La Blague en roulant tranquillement. Une fois passé la ligne droite de la Côte d’or et le complexe touristique de l’anse Volbert, la route épouse la côte. Les derniers kilomètres s’effectuent au bord de l’eau. Peu après la boutique de l’anse Boudin, un chemin de sable conduit à la plage. C’est là qu’elle s’est placée. Effectivement, comme sur la mini-toile, un triangle de sable et de mer se découpe entre les arrondis de deux gros rochers symétriques sur lesquels penchent de longues branches d’arbres. En revanche, elle a omis de représenter l’île Curieuse dont le profil s’étend à quelques encablures.
Ce point de vue, les clients d’un hôtel de luxe sont à présent les premiers à le découvrir chaque matin. Derrière la plage, le versant de la colline est occupé par le dernier né de la prestigieuse chaîne Raffles, ouvert en 2011. Heureusement, quelque chose ne changera jamais : le scintillement de la lumière d’or sur les eaux cristallines du lagon et, plus loin, sur le bleu crépusculaire, blanchi d’écume, du canal de Curieuse.
Non loin se situe l’embranchement menant à l’anse Lazio, la plage la plus courue de Praslin. Une des plus belles assurément. Elle est en plus dotée de deux restaurants dont l’un des plus anciens et célèbres de Praslin, Bonbon Plume. Son fondateur n’est autre que le propriétaire des lieux qui refuse les sports nautiques motorisés pour préserver la sérénité de l’endroit. Les seuls sons qui parviennent étouffés viennent des vagues. La plage est assez vaste et profonde pour que chacun y trouve sa place sans se marcher sur les pieds.
L’anse Lazio occupe un creux dans les monts du nord de l’île. De part et d’autre s’élèvent des hauteurs escarpées et boisées. A partir de l’anse Lazio, il est théoriquement possible de se rendre à pied par la montagne jusqu’à l’anse Georgette, autre perle incontournable du collier de plages de Praslin, amorçant l'autre versant de l'île, à quelques kilomètres à vol d’oiseau. Par temps sec, cette balade ne présente pas de difficulté majeure, en dehors du soleil qui frappe cruellement à l’air libre, et de passages pentus sur un sol dur et dérapant. En revanche, sans aide, le repérage du chemin, au départ, pour grimper la colline pose problème.
Il y a donc deux méthodes pour se rendre à l’anse Georgette. Deux expériences que nous conseillons. La première consiste simplement à traverser le golf de championnat de 18 trous de l’hôtel Le Lémuria qui, depuis huit ans, occupe cette extrémité au nord-est de Praslin. La superbe nappe verte se déroule comme une série de vagues. Le parcours du Lemuria Golf Course débute sous une cocoteraie et suit les ondulations de la colline. La dernière vague de gazon s’achève devant l’anse Georgette. “ Les trous 15 et 18 sont sublimes “ confie un golfeur.
Le golf ne pouvait interdire l’accès à la plage, en outre lieu de pêche à la ligne pour les habitants du village voisin. Le passage est laissé libre, sous réserve de se signaler au gardien du portail d’entrée. “ Nous pouvons aller et venir comme nous voulons, ll n’y a pas d’interdiction “ confirment deux pêcheurs, cannes à l’épaule et sacs plastiques remplis de poissons à la main. Sur le chemin bétonné qui fait le tour complet du golf, il est permis à tous d’emprunter - gratuitement - les navettes électriques qui desservent le circuit. Un arrêt est même prévu à la hauteur de la plage.
Tout se fait bien entendu dans le strict respect des joueurs, c’est-à-dire dans le silence le plus complet et, à l’approche d’un coup, dans l’immobilité la plus absolue. Les cannes à pêche, shorts, paniers de plage et serviettes de bain font que le golf n’a pas du tout une atmosphère guindée. La très belle promenade à travers ce parc - cinq kilomètres le tour complet - mérite d’être faite à pied pour en savourer la beauté.
Le second trajet suit un des sentiers à travers la montagne qu’ont empruntés des générations de Praslinois jusqu’à la construction des routes pour se déplacer d’une côte à l’autre. Ces chemins renvoient aux temps les plus reculés de l’occupation des Seychelles. L’île était déserte quand elle fut annexée en 1768 par la France dans la foulée de la prise de possession de Mahé. Les bourgs actuels correspondent aux lieux d’implantation des premiers colons qui s’y établirent, accompagnés d’esclaves arrachés à la côte africaine. Issu de cette double origine, la population de Praslin compte aujourd’hui huit mille habitants.
De nos jours, il est rare de croiser quelqu’un sur ce chemin. Règne le faux silence des bois, avec ses cris d’oiseaux, ses bourdonnements d’insectes, ses bruits dans les fourrés. Cette jungle basse ne s’ouvre qu’à la hauteur des ravines. On découvre alors le spectacle des avancées rocheuses plongeant dans la mer. De petites criques, aux minces croissants de sable, s’aperçoivent en contrebas, derrière le rideau des arbres.
La réjouissance finale de ce trajet vient de la surprise de l’arrivée. Après une bonne heure de marche et une dernière descente quelque peu acrobatique, on débouche sur… l’allée du golf, à deux ou trois cents mètres de l’anse Georgette ! Effet de surprise garanti. Mais pas de souci : le personnel du golf ne se départit jamais de son flegme souriant, y compris pour les randonneurs tout crottés, en nage et sur les genoux qui atterrissent sur la voie bétonnée. Il souhaite la bienvenue comme si de rien n’était.
Une toute autre expérience se vit à la Vallée de Mai. Non pas du fait de sa fréquentation, soixante-dix mille visiteurs par an. Mais par l’étrangeté de ce grand parc à la végétation décalée, sans comparaison à travers le monde. La Vallée de Mai compose un univers à part, y compris dans le milieu de la forêt équatoriale. Ce sont bien sûr les quelque sept mille palmiers coco-de-mer qu’abrite le parc, avec leur maintien d’arbres préhistoriques, qui donnent cette impression. C’est aussi l’atmosphère du parc. En s’entrecroisant, les grandes palmes des cocos-de mer tissent un toit végétal assez serré pour empêcher les rayons du soleil de passer. On évolue dans une clarté douce, égale, relaxante. Impression que renforce la présence de bancs placés à des points stratégiques, notamment près de la cascade et au bord du ruisseau.
En dépit de l’abondance d’information, bon nombre de visiteurs n’ont pas l’air de se rendre compte qu’ils se trouvent dans un lieu exceptionnel, entourés des arbres les plus anciens de la Terre, dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Ils passent trop vite. Les bancs sont pourtant là, justement, pour prendre le temps de les contempler et d’écouter. La canopée résonne de craquements. Par intermittence, une palme s’abat à grand fracas. Les milliers de palmes sèches au sol donnent à la vallée un air de délabrement végétal. C’est ce matelas, sans cesse renouvelé, qui alimente le cycle de la vie perpétuant cette vallée enchantée depuis des dizaines de millions d’années.
Quant à la question qui tarabuste la plupart des visiteurs : “ Mais pourquoi Mai ? “, il faut savoir qu’elle n’a pas de réponse définitive. La plus courante (“ Mai est le mois où la vallée fut acquise par son dernier propriétaire privé, France Juneau, en 1930 “) a surtout pour vocation de contenter les esprits. “ Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’origine du nom de la Vallée de Mai n’est pas établi avec certitude. On connaît tout d’elle sauf cela “ admet un guide en aparté.
Même Albert Durand, du haut de ses 73 ans, n’en sait rien. Ce qu’il affirme en revanche, penché sur le comptoir de son atelier, entre poissons et homards de bois pendus à un fil, c’est que “ Praslin était plus calme il y a trente ans “. Baie Sainte-Anne a pourtant tout d’un havre de paix.
Originaire du Jura, Albert Durand est arrivé à l’âge de douze ans à Praslin avec son père, retraité de la marine française de guerre reconverti dans l’artisanat de l’écaille de tortue. A 18 ans, Albert Durand se souvient avoir plongé avec Cousteau lors du tournage du Monde du Silence. Il est aussi connu comme musicien de séga, blues et country. Avec sa femme, il a ouvert un restaurant qui n’a pas vraiment de nom, ni le téléphone. On passe, on s’assoie. Une bonne table pour déguster les compositions créoles à base de poissons frais. Sa guitare électrique trône dans son atelier. Certains soirs, il joue au restaurant. L’âge venant, il s’est trouvé une nouvelle vocation dans l’artisanat touristique.
“ Aux Seychelles, j’ai conçu les premiers poissons et tortues sculptés en bois “, s’enorgueillit Albert Durand avant de déplorer l’invasion dans les boutiques de souvenirs de poissons philippins fabriqués à la machine. Pour discuter le bout de gras sur les Seychelles, c’est l’interlocuteur rêvé. Son atelier est immanquable, en face d’une épicerie, dans la rue du bord de mer menant à la jetée de baie Sainte-Anne où accostent chaque jour le voilier et le catamaran reliant Praslin à Mahé, l’île principale des Seychelles, et de là, au reste du monde. “ Je suis au travail pratiquement tout le temps. Passez quand vous voulez “, prévient-il.