“La plume au vent, le chapeau de Pedro Mascarenhas a-t-il longtemps flotté sur les eaux de la Méditerranée ?”
Dans l'or d'un matin de l’année 1512, le capitao Pedro Mascarenhas est planté droit sur le château de poupe de son navire. Costume défait, cheveux sales battus par le vent, profil d’aigle creusé par le sel, peau tannée ; l’épée à la cuisse oscillant comme un pendule au mouvement du pont. Angoissés par l’inconnu, ses yeux fiévreux scrutent l’horizon. La nef file, désespérément seule au milieu des flots. Soudain, au loin, une masse sombre et floue relie la mer indigo à l’azur du ciel. Terre ou nuage ? Le regard braqué sur la tache brune, le capitao serre les dents. L’équipage retient son souffle. « Terra ! Terra ! » hurle la vigie en pointant un bras dément vers l’infini… Cap sur un volcan en éruption crachant sa fumée.
“ Mais non… ” rétorque, cinq siècles plus tard, avec douceur et indulgence, Fernando Mascarenhas, marquis de la Fronteira. Benfica, banlieue de Lisbonne, en février 1998. Dans un palais aux façades de faïences bleues, joyau architectural du XVIe siècle précédé d’un parc où s’entrecroisent de grandes allées peuplées de sculptures blanches, bordées de haies taillées, agrémentées de palmiers. Des azulejos, les céramiques peintes blanches et bleues emblématiques du Portugal, couvrent les bancs, les murs, les escaliers. Une pure merveille sous le soleil hivernal.
Une employée apporte des cafés. Par la fenêtre ouverte, des chants d’oiseaux parviennent des jardins du palais. Le marquis éteint sa cigarette. Son bureau est encombré de tableaux généalogiques. Devant lui, un gros volume de l’Encyclopédie portugaise et brésilienne, ouvert à la page de la biographie de Pedro Mascarenhas. Fernando Mascarenhas est l’héritier d’un grand nom de la noblesse portugaise. Descendant direct du fondateur d’une lignée anoblie au XVe siècle, parente de celle du découvreur présumé des îles Mascareignes (La Réunion, Maurice, Rodrigues).
“ Les Mascarenhas sont devenus une famille importante grâce au titre de Dom accordé à Fernao Mascarenhas en 1496, précise-t-il. Ses fils ont généré plusieurs branches. Notre branche est, je crois, du troisième fils. ” Universitaire sans fortune, le marquis de la Fronteira a créé une fondation pour préserver son patrimoine, splendeur de la Renaissance portugaise coincée dans la banalité architecturale de Benfica, en bordure du parc de Monsanto - pas très loin du stade. Dans la douceur de l’hiver portugais, il plonge dans le labyrinthe de ses origines sur les traces de son ancêtre Pedro. Une redécouverte incertaine. Car la vérité, c’est qu’on ignore par qui et dans quelles circonstances exactes ont été découvertes les îles Mascareignes.
Venant d’une époque aussi trouble que perfide — celle de Machiavel, celle de la dague et du poison — il fallait s’y attendre. Les conjectures reposent sur les inscriptions des plus vieux portulans de la région. Indications contradictoires, bien entendu. Ainsi sur une carte portugaise datant de 1502, les futures Mascareignes portent des noms arabes ; d’où l’on conclut que des navires arabes ont croisé dans ces eaux, ce qui est probable, venant de Madagascar où les commerçants omanais ont fondé des établissements. En 1517, sous le pinceau du cartographe Jorge Reinel, apparaît pour la première fois le nom de « Mascarenhas » pour désigner trois îles à l’est de Sao Laurenço (Madagascar). Mais sur une des cartes de l’Atlas Miller (1519), la découverte de l’archipel est attribuée au pilote Domingo (ou Diego) Fernandez. Elle aurait eu lieu en 1505. L’histoire a tranché en faveur de Pedro — ou Pero, forme archaïque de Pedro — Mascarenhas. Et elle a bien fait car ce nom a d’autres résonances dans l’épopée guerrière des Portugais en Orient.
L’homme qui a laissé son nom aux Mascareignes serait né à Loulé, dans l’Algarve, en 1480. Il se marie dans cette ville à dix-neuf ans et l’une de ses filles, Helena, deviendra l’épouse de son cousin : Dom Pedro Mascarenhas (l’un des fils de Fernao), futur vice-roi des Indes de 1554 à 1555. Au temps des découvertes, la confusion des rôles se nourrit de la présence de cet homonyme historique, personnage prestigieux. Diplomate de haut rang, Dom Pedro fut longtemps ambassadeur à Rome. C’est lui qui introduisit l’Inquisition au Portugal. La fièvre l’emportera à Goa en 1555.
Liés par le sang, Pedro Mascarenhas le découvreur et Pedro Mascarenhas le vice-roi correspondent aux deux périodes de l’expansion portugaise aux Indes : celle des soldats qui conquièrent par la force et la ruse, celle des administrateurs qui maintiennent ensuite tant bien que mal l’édifice sur ses pieds. Pedro le soldat, lui, a suivi l’itinéraire des « chiens de guerre » mobilisés pour tailler l’empire portugais d’Orient, dressés dans l’insatiable lutte contre les Maures. En 1508, il participe à l’expédition qui échoue devant la place marocaine d’Azamor, mais secourt la cité d’Arzila conquise en 1471, assiégée par le sultan du Maroc.
Dans l’escadre à finalité militaro-commerciale de Dom Garcia de Noronha partie de Lisbonne pour les Indes le 19 avril 1511, Pedro Mascarenhas commandait la nef Santa Eufemia. La petite flotte atteint le Mozambique en février 1512. Première hypothèse : une tempête écarte Pedro Mascarenhas du reste du convoi qui a repris sa marche le long des côtes africaines ; il se retrouve en pleine mer au large de Madagascar et tombe sur la Réunion ou Maurice ou les deux. Seconde hypothèse : Pedro Mascarenhas est envoyé pour tracer une nouvelle route vers les Indes à travers l’océan afin d’échapper aux vents violents du canal de Mozambique et à l’hostilité des musulmans qui contrôlent les meilleurs ports de la côte. De fait, la colonisation des Mascareignes n’a de sens qu’à la lumière de ce dessein stratégique : ne dépendre de personne sur la route des Indes. Troisième hypothèse : l’escadre de Dom Garcia de Noronha rejoint les Indes avec Pedro Mascarenhas. C’est donc au mieux à son retour en 1513, et non à l’aller, que Mascarenhas reconnaît les îles (rappelons que la première carte mentionnant les îles “ Mascarenhas ” date de 1517).
Dans tous les cas, la découverte des Mascareignes est la preuve d’une audace maritime inouïe. Une de plus sur la liste inaugurée à partir de 1415 par l’exploration progressive des côtes d’Afrique lancée sur ordre du roi Jean Ier du Portugal dans l’idée folle de prendre les Maures à revers. Le 22 novembre 1497, Vasco de Gama franchit le cap de Bonne-Espérance. Il remonte la côte orientale de l’Afrique. Mal accueillie dans les premiers comptoirs musulmans où elle aborde, la flotille poursuit sa route vers le Nord et finit par trouver un pilote gujarati qui lui fait traverser l’océan vers les Indes. Elle est aux abords de Calicut chez le rajah Samorim, “ seigneur de la mer ”, le 20 mai 1498. La route maritime des Indes est ouverte. Inaugurer une nouvelle voie en se lançant en plein inconnu vers le grand large par l’est de l’île de Sao Laurenço, parachève l’œuvre.
Après le voyage des années 1511 à 1513, Pedro Mascarenhas retourne aux Indes en 1524 avec le vice-roi Vasco de Gama. On le charge du comptoir fortifié de Malacca, site stratégique sur le bras de mer qui commande le commerce entre l’océan Indien et la mer de Chine. Pour imposer l’autorité des Portugais sur cette route marchande, il écrase et ravage la capitale du roi de Bantam (Java) auprès duquel le sultan de Malacca s’est réfugié.
Mais la chronique des conquêtes portugaises a surtout retenu la rivalité qui dressa contre lui un autre fidalgo, conquérant des mers du Sud, Lopo Vaz de Sampaio. Un affrontement sous les tropiques pour le pouvoir, lourd de menaces pour l’empire naissant, révélateur de l’esprit dévoyé et de l’ivresse cupide qui minent dès l’origine l’entreprise orientale des rois portugais. Cochin, siège du gouvernement des Indes en 1527. Le gouverneur général, Dom Henrique de Meneses, successeur de Vasco de Gama, vient de mourir. Dans l’attente d’un parti futur du roi Joao III, Pedro Mascarenhas est désigné par l’assemblée des officiers pour lui succéder. Mais il est loin, en train de guerroyer en mer de Chine contre les pirates malais et chinois.
L’autre prétendant à la fonction est un noble : Lopo Vaz de Sampaio. Il a aussi des partisans. Dans l’empire instable qui se constitue, le vide d’autorité paraît dangereux. Sampaio en profite. Il se fait nommer sous la promesse de rendre le gouvernement à Mascarenhas dès son retour. Derrière ce faux compromis se dessine la silhouette du mentor parjure de Sampaio, Alfonso Mexia. Ecuyer du domaine de Cochin, Mexia poursuit un tout autre projet pour assurer sa mainmise sur l’enclave par où transite la totalité du trafic maritime entre l’Asie, les Indes et le Portugal.
Le temps passe. Lopo Vaz de Sampaio semble solidement installé dans son pouvoir quand arrive enfin du Royaume un navire, porteur d’un message du roi. Joao III réclame les lettres de succession de Dom Henrique de Meneses, qu’il sait malade. Son plan menacé, aveuglé par l’ambition, Alfonso Mexia n’hésite pas cependant : il rédige un faux décret imposant définitivement, au nom du roi, Lopo Vaz de Sampaio à la charge de gouverneur général des Indes. Devant l’énormité de la manœuvre — chacun sait que le roi ne peut connaître le décès de Dom Henrique — des troubles éclatent à Cochin. Inquiet, Sampaio prend ses distances vis-à-vis de la forfaiture. Il appareille pour Goa.
Six mois se sont écoulés depuis la mort de Dom Henrique lorsque les voiles de Mascarenhas se profilent devant Cochin. La ville est aux mains de Mexia. Mascarenhas refuse la confrontation. Débarquant pour parlementer, sa troupe est violemment chargée. Lui-même est blessé. Il rembarque et cingle alors vers Goa à la rencontre de Lopo Vaz de Sampaio. Conscient du danger que ferait peser sur l’avenir la division des Portugais en deux clans opposés, Mascarenhas rejettera jusqu’au bout la solution des armes. Pourchassé, il se laisse capturer. Il accepte la proposition de faire juger le différend par une commission composée de six de ses partisans et de six partisans de Sampaio. Les deux camps restant inflexibles, il consent à la désignation d’un capitaine réputé neutre, Balthazar da Silva, pour les départager. Lorsque, corrompu par Alfonso Mexia, Da Silva choisit Sampaio, Mascarenhas s’incline à nouveau. Il rentre néanmoins au Portugal décidé à défendre son droit auprès du roi.
Comme pour tous ces soldats aventuriers, l’histoire s’achève dans l’oubli. Bien sûr, Mascarenhas obtient réparation. Rapatrié, Lopo Vaz de Sampaio passera plusieurs années en prison. La chronique ne dit rien en revanche du devenir de Mexia. Mais Mascarenhas est éloigné de la cour. Il ne reçoit en récompense de son service en Orient que la capitainerie d’Azamor, conquise sur la côte marocaine. On le retrouve en 1533 dans l’armada de l’infant Dom Luis envoyée contre Tunis. Après deux nouvelles années de guerre acharnée contre l’Islam, il meurt dans le naufrage de la caravelle qui le ramène à Lisbonne. Le 30 août 1535. De lui, on ne possède qu’une gravure d’époque aux traits élémentaires. Elle montre un homme au visage émacié. On remarque aussi son chapeau paré d’une grande plume. Le signe distinctif des capitaens pour se reconnaître sur les mers du globe. La plume au vent, le chapeau de Pedro Mascarenhas a-t-il longtemps flotté sur les eaux de la Méditerranée… ?
Dans son palais de faïences bleues, Fernando Mascarenhas a posé sa tasse de café. “ Nous ne sommes pas de la plus ancienne noblesse, remarque-t-il. Ce qu’il y a d’intéressant avec cette famille, c’est qu’elle a su se maintenir. Le Conseil de noblesse me reconnaît huit titres au Portugal. Je serais aussi éventuellement marquis d’Arracati au Brésil. Mon grand-père disait que j’avais douze titres, mais je crois qu’il exagérait un peu.
- Les Portugais ont ouvert en Orient les chemins de la colonisation aux autres nations européennes. Et des populations brassées vivent sur un archipel portant votre nom. Interpellé ou indifférent ?
- Que dire… Ce qui est sûr, répond l’héritier des Mascarenhas, c’est que la multiplicité des cultures est une chance. Pour moi, c’est une certitude. Il est important de savoir assimiler et fusionner tous ces apports. Vous savez, toute pensée est une réplique de quelque chose qui a déjà été pensé auparavant. Seul le mélange fait apparaître du nouveau. “
• Occupant la péninsule ibérique depuis le VIIIe siècle, les musulmans évacuent définitivement le Portugal après la reconquête de l'Algarve, province méridionale du pays, en 1250.