“« Sur le pan détaché de la rive droite du Bras de Fleurs Jaunes se trouvaient deux femmes portant chacune un enfant (…). L’une des femmes tomba avec son enfant dans une crevasse, d’où elle parvint à se dégager, pendant que l’autre relevait et emportait l’enfant, en même temps que le sien. »”
Parmi les itinéraires de randonnées quadrillant les hauts de la Réunion, c’est l’un des plus chargés d’histoire. Une simple croix rend un hommage anonyme aux victimes. A Salazie, devant l’imposante masse tourmentée du morne, on admire la « véritable image du chaos », comme les membres de la commission d’enquête chargée d’étudier les circonstances et les causes de l’écroulement désignèrent à l’époque le « spectacle à la fois horrible et grandiose que présentent ces lieux complètement bouleversés ».
Second sommet de la Réunion, pointant à 3 031 m d’altitude, le Gros Morne s’élève à la jonction des trois cirques de l’île. Le 26 novembre 1875, l’après-midi touche à sa fin et l’ombre du soir se répand quand, dans une fracture gigantesque, sa face salazienne s’effondre. En quelques secondes, les cases dispersées et les cultures du hameau de Grand Sable ont disparu : hommes, femmes et enfants n’existent plus. Il n’y a aucun survivant. Et dans l’impressionnant silence qui succède au tonnerre, un paysage nouveau est né. Aux premiers regards terrifiés qui le découvre, la montagne impose sa nouvelle réalité.
La recherche des causes commencent aussitôt. Les suppositions fleurissent. On parle d’une secousse d’origine volcanique, d’un tremblement de terre. Les déboisements et l‘incendie qui embrasa Salazie en 1869 sont accusés. Une commission d’enquête est crée. Elle se rend sur les lieux les 15 et 16 décembre.
Elle recueille d’abord des témoignages. Parmi les personnes interrogées, « deux seulement, placées sur les hauteurs, ont pu assister à la catastrophe ». « L’un de ces hommes était dans sa case, placée sur le gradin le plus élevé à l’ouest du Gros Morne, lorsque, vers cinq heures heures et demi, il entendit un bruit terrible. Se précipitant dehors, il vit passer devant ses yeux un nuage noir, puis des arbres, de la terre, des pierres qui rebondissaient au fond de la vallée. Le sol trembla. Tout cela dura deux ou trois minutes. Il ne vit ni vapeur, ni fumée, ne sentit aucune odeur particulière. »
Autre récit, celui d’une « femme intelligente ». « Elle demeure à cinq minutes de marche de cette vallée. Entre cinq et demie et six heures, elle entendit un bruit semblable au grondement du tonnerre, et qui se prolongea 15 ou 20 secondes. Puis elle ressentit une forte secousse accompagnée d’un fracas épouvantable, comme une détonation d’artillerie (…). »
« A ce moment, des enfants restés seuls dans une case située à 50 mètres de la sienne, sur une hauteur d’où l’on domine le Grand Sable, accoururent lui annonçant que tout était bouleversé sur le plateau. Elle partit en courant de ce côté et, en arrivant au bord du ravin du Cap-Noir, elle aperçut les roches qui roulaient encore les unes sur les autres vers le bas de la vallée (…). Elle entendit des cris et vit alors arriver le couple du Camp d’Henri, portant les enfants (…). »
« Sur le pan détaché de la rive droite du Bras de Fleurs Jaunes se trouvaient deux femmes portant chacune un enfant (…). L’une des femmes tomba avec son enfant dans une crevasse, d’où elle parvint à se dégager, pendant que l’autre relevait et emportait l’enfant, en même temps que le sien. Elles grimpèrent sur l’escarpement de la rive gauche et gagnèrent le Camp de Pierrot. Leurs vêtements et leur cheveux étaient couverts de poussière. »
Dans son état des lieux, la commission d’enquête fait le bilan des transformations, donnant la mesure de la catastrophe. Les destructions sont colossales. Le Gros Morne : « Le talus en gradins qui s’étendait à ses pieds a complètement disparu, sans laisser aucun vestige. Seule une cabane juchée sur la terrasse la plus élevée, à l’ouest, a échappé au désastre. A la place du talus s’ouvre une vaste excavation, dont le fond est à 60 ou 70 mètres au-dessous d’un petit champ de maïs et de quelques arbres qu’on aperçoit, à l’ouest aussi, au flanc de la montagne. »
« Au fond de l’excavation, toujours à l’ouest, s’est formé un petit lac aux eaux troubles, entretenu par les cascades de l’ancien Bras du Grand Sable (…). Au-dessus de l’endroit où se terminait le talus habité, la montagne a subi une perte de substance jusqu’à mi-hauteur, c’est-à-dire jusqu’à 1 200 mètres environ. La tranche qui s’est détachée, comparable à une pyramide triangulaire, mesure à la base 300 ou 400 mètres de largeur sur 30 ou 40 mètres d’épaisseur (…). La Source pétrifiante a complètement disparu ; on distingue dans plusieurs anfractuosités de nombreux morceaux de tuf calcaire déposés en elle. »
Le plateau de la vallée : « Toute la partie centrale du plateau, jusqu’au Piton du Grand Sable, est occupée par ces blocs formés de diverses roches trappéennes que nous avons citées. ils sont accumulés là, les uns sur les autres, sans mélange de terre, de sable, de gravier. Leur surface est nette, propre, à cassure fraîche. »
« A travers ces blocs énormes, on distingue, dans l’axe de la vallée et sur la ligne médiane, une dépression longitudinale, sorte de tranchée assez régulière, large de 30 mètres et profonde de 25 environ qui, partie des bords de l’excavation, s’étend sur une longueur de 400 à 500 mètres (…). Au fond et tout au long de cette dépression existe une fissure large » à travers laquelle « le regard peut plonger, mais à quelques mètres seulement, et sans qu’il soit possible de se rendre compte de la profondeur. »
« Vers le bas, le front de cet éboulis confine aux terrains qui formaient la surface de la vallée dans sa moitié inférieure, qui ont glissé, et qui, tassés, disloqués, pivotant en partie sur eux-mêmes, ont suivi un énorme pan détaché de la rive droite du Bras de Fleurs Jaunes, et poussé contre la paroi opposée du ravin dont il obture aujourd’hui le lit (…). »
Le Piton du Camp d’Henri : « Toute la couche végétale qui en couvrait le versant du côté de la vallée a glissé avec la forêt et la petite case qu’elle portait. » Le rapport de la commission précise en appendice : « Sur l’autre versant, qui regarde le vallon de la Mare d’Afouche, pas une pierre ne s’est détachée. » Enfin, le Piton du Grand Sable : « Ce beau monticule s’est entièrement éboulé, et se trouve maintenant sous la forme de quelques aiguilles saumâtres, nues, friables, formée de pouzzolane et de tufa. »
Pour découvrir les causes du sinistre, la commission d’enquête procède par élimination. Elle écarte l’hypothèse d’une action conjuguée du déboisement et des conséquences du grand incendie de Salarie. « Au Gros Morne, rien de tout cela. L’incendie l’a respecté, et le déboisement n’y était pas exagéré. » Avancé par certains, le soulèvement du sol par « commotion volcanique » lui paraît une vue de l’esprit. « Le sol n’est pas soulevé, mais bien abaissé (…). En supposant qu’il se fût agi d’une éruption volcanique, l’odeur perçue eût été, en tous cas, autre que celle du soufre. » (Un des deux hommes ayant assisté à l’effondrement fait état d’une odeur de soufre dans son témoignage.) Le tremblement de terre n’est pas retenu non plus. La terre a tremblé à cause de l’éboulement, et non l’inverse.
Pour conclure, la commission d’enquête se fonde sur les observations d’autres grands éboulements similaires, dans la Cordillère des Andes et dans les Pyrénées notamment. Et son investigation s’arrête là où on ne l’attendait pas : la Source pétrifiante.
« On regarde aujourd’hui comme probable que la cause principale des secousses dans les pays de montagne est l’action des sources (…). Or, la Source pétrifiante, nous le rappelons, chargée de calcaire et probablement d’autre substances en dissolution, jaillissait précisément du Gros Morne au fond de la vallée du Grand Sable. Il paraîtrait rationnel à la commission d’admettre que l’affaiblissement évident qui s’est produit à cet endroit est la conséquence, d’après les enseignements actuels de la géologie, des pertes de substance que cette source (et d’autres peut-être) ont fait subir aux profondeurs du sol. »
Les autres propositions écartées, le minage intérieur de la montagne par le ruissellement et les infiltrations, jusqu’au point de rupture, est devenu l’explication la plus plausible. Cependant, en dépit de la solidité du raisonnement, le doute reste maître des lieux : « Quelque probable que paraisse cette conjecture, la commission (…) n’étant en mesure de fournir aucune preuve sur ce point, n’entend l’émettre qu’à titre de simple hypothèse », précise le rapport.
Un second éboulement d’importance se produit le 7 janvier. « Un lac magnifique (…) formé dans l’excavation, au pied du Gros Morne » a été « comblé en grande partie ». Des filaos seront ensuite plantés dans le but de stabiliser les sols. Ils donnent au Grand Sable son aspect actuel, site imposant, boisé, désert, où repose 62 victimes de la montagne.