Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

Sainte-Marie, la bien-aimée

Au côté de la Grande Ile, Sainte-Marie n’est pas ans rappeler ces baleineaux à peine nés qui accompagnent leurs mères autour de l’île à la période de la reproduction, de juillet à septembre.

“ Attention la tête ” s’exclame le steward d’Air Madagascar tandis que s’abaisse la porte de l’avion. Levés à l’unisson, les dix-neuf passagers du Twin Otter ont un temps d’arrêt. A voir les ondulations du plafond, l’avertissement en effet ne paraît pas superflu. L’appareil assure la liaison quotidienne entre Tamatave et l’île Sainte-Marie (Nosy Bohara). Pendant quarante-cinq minutes, on a suivi son ombre ondoyant sur la mer. La porte ouverte de l’avion dévoile un unique petit bâtiment derrière lequel des chauffeurs de minicars brandissent des pancartes aux noms de leurs hôtels. 

Dans le ciel pur, un soleil éblouissant illumine l’orée d’une cocoteraie. Les palmes d’un vert cru sont constellées d’éclats de lumière. Ces cocotiers accompagnent en rang serré une colline dénudée qui s’étire en promontoire au-dessus du lagon. D’un côté, la piste d’atterrissage pointe vers cette avancée. A l’opposé, elle s’interrompt à quelques dizaines de mètres d’une plage blanche immaculée et de la mer scintillante. Très loin, dans l’horizon bleuté, la côte ouest de Madagascar se distingue à travers la brume de chaleur. Dès le premier regard, on est envahi par une sensation de bien-être. Et l’on comprend pourquoi la réputation de Sainte-Marie dépasse largement les frontières de Madagascar.

A trente-cinq kilomètres en moyenne de la côte malgache (à l’exception de la saillie de la pointe Barrée où la distance se réduit à huit kilomètres), l’île Sainte-Marie est une mince colonne vertébrale de collines émergent des flots, longue de soixante-trois kilomètres. A leurs points les plus rapprochés, un kilomètre et demi au plus sépare les deux côtes ; aux plus larges, cinq kilomètres mènent de la pointe Tafondro à la presqu’île d’Ampanihy.

Sur une carte, au côté de la Grande Ile, Sainte-Marie n’est pas ans rappeler ces baleineaux à peine nés qui accompagnent leurs mères autour de l’île à la période de la reproduction, de juillet à septembre. les baleines à bosse ajoutent une touche de félicité à un séjour sur Sainte-Marie. Venant de l’Antarctique, elles apprécient les eux douces du canal de Sainte-Marie dans leur migration pour mettre bas et éduquer leurs petits. Parfois, si le fond le permet, à seulement quelques dizaines de mètres de la plage, on aperçoit des dos noirs, des jets d’expiration, des queues ruisselantes. Les sorties en mer à la rencontre des baleines à bosse font partie des “ classiques ” de l’île Sainte-Marie. 

Un tel concentré de beauté et de douceur ne pouvait manquer de faire de Sainte-Marie une destination d’exception. Il y a encore dix ans, l’île apparaissait comme le refuge secret d’une poignée d’initiés, Français pour la plupart. Hôtels à bungalows, restaurants, boutiques, ont certes fleuri depuis. Mais sans excès et dans le respect des villages traditionnels principalement installés le long des côtes, aux maisons aux murs en tresse de bambou, aux toits de palmes séchées, construites sur pilotis.

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Sainte-Marie compte 16 000 habitants. D’après la légende, les premiers habitants de Nosy Bohara auraient pour ancêtre un pêcheur venu de la Grande Terre : Borahigny. D’où leur nom de Zafy Borahigny (les enfants de Borahigny). Alors qu’il se noyait, un dauphin le prit sur son dos et le déposa sur une plage de Sainte-Marie… L’île reçut son nom européen, Santa Maria, des navigateurs portugais qui reliaient les Indes. La première présence fixe européenne notable est celle des pirates enfuis des Caraïbes, venus écumer la route des Indes à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècles. Ils firent de la profonde baie d’Ambodifotatra un asile qui resta inviolé jusqu’à l’abandon de la piraterie. 

Le port Saint-Louis, comme on l’appelait autrefois, est une anse échancrée qui se referme presque sur elle-même, au rivage couvert de jungle. La passe en est coupée par une île, l’île aux Cayes, qui pouvait facilement masquer des navires au mouillage. L’île aux Forbans, encore plus petite, est une élévation couverte de végétation dressée en plein centre de l’anse. Qu’une escadre anglaise ou française se présente - ce qui arriva plusieurs fois - en deux coups d’avirons les pirates gagnaient le rivage et disparaissaient dans la jungle. Ayant pris femmes auprès d’eux, les forbans vivaient en bonne intelligence avec les habitants. Ils furent jusqu’à plusieurs milliers, implantés sur la côte est de Madagascar, de Tamatave jusqu’à la baie d’Antongil et sur l’île Sainte-Marie. 

A l’entrée sud de la baie, un chemin suit le rivage jusqu’à une éminence où de très vieilles tombes paraissent près de sombrer dans la terre. Mais ce cimetière pittoresque n’a de “ pirates ” que le nom. Sans doute a-t-il jadis abrité des sépultures de forbans. Mais au vu des dates des pierres tombales encore lisibles, il est la demeure pour l’essentiel de marins et de colons français décédés au cours du XIXe siècle. 

La piraterie européenne dans l’océan Indien s’éteint dans la première moitié du XVIIIe siècle. Les descendants des pirates donneront naissance à un royaume incluant Sainte-Marie. Son fondateur, Ratsimilaho, serait le fils du pirate Thomas White, à l’origine du nom de Toamasina (Tamatave). Sentant sa fin proche, Ratsimilaho confia l’île Sainte-Marie à sa fille Betia (la bien aimée) qui en fit don presque aussitôt, en 1750, aux Français pour se protéger des visées expansionnistes des Merina, l’ethnie des hauts plateaux malgaches. Fondatrice du village d’Ambodifotatra, la reine Betia installa sa résidence sur l’île aux Cayes qui devint alors pour les Français l’îlot Madame.

Les gouverneurs français édifièrent leur résidence et les premiers bâtiments administratifs sur l’îlot Madame. Sur la rive nord, une courte ascension mène à la première église catholique construite à Madagascar en 1857. La haute silhouette du fort Sylvain Roux s’élève sur la sommet opposé. Construit à l’origine par la Compagnie des Indes orientales, ce fort est devenu un ensemble de bâtiments appartenant à l’armée malgache. Sylvain Roux fut le premier gouverneur de l’île Sainte-Marie après la prise de possession officielle française en 1818. Il mourut en 1823 et son tombeau, à l’extérieur du fort au pied de la muraille, fut orienté selon son souhait vers la France. 

Mais le fort a surtout marqué l’histoire contemporaine de Sainte-Marie en abritant de 1902 à 1957 le bagne de Madagascar. Jusqu’à deux mille forçats, prisonniers de droit commun et politiques, furent affectés aux travaux d’infrastructures. Les forçats ont tout réalisé à Sainte-Marie : l’ouverture et l’entretien des 108 kilomètres de routes, le terrain d’aviation en 1944, la digue reliant l’îlot Madame aux eux extrémités de la baie d’Ambodifotatra, l’entretien de la petite capitale, etc. Vivant le jour une sorte de semi-liberté, ils ont construit la plupart des églises de villages et fourni une main d’œuvre abondante et bon marché aux exploitations de girofle. 

Leurs peines achevées, beaucoup tirent souche à Sainte-Marie. mais les gadra lava (prisonniers libérés) et leurs enfants suscitèrent longtemps la méfiance des Saint-Mariens. Une grande partie de la population observa avec soulagement le transfert des bagnards, le 24 juillet 1957, vers l’île de Nosy Lava au nord-ouest de la Grande Ile.

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Au volant de son tout-terrain, Antoine relie chaque jour le sud au nord de l’île. Une lutte quotidienne de cinq heures avec la route dégradée, par endroits totalement emportée, remontant la tête depuis Ambodifotatra. “ Deux heures et demie à l’aller, autant au retour. Mais il existe un projet de refaire le réseau routier ” dit-il, rempli d’espoir. D’un côté, la mer turquoise et les plages longilignes sur lesquelles se découpe l’ombrage des palmiers. De l’autre, des collines, des forêts, des cultures, des pâturages, de splendides ravenales dressés sur les collines. Au bout de leurs hautes tiges, les fleurs blanches, filandreuses, de grevilia penchent sur la route. Défilent les arbres fruitiers tropicaux qu’Antoine désigne du doigt : letchis, manguiers, arbres à pain, papayers, etc. 

Puis viennent les criques qui se succèdent après la pointe Tafondro. L’un d’elles est occupée par un petit hôtel élégant aux bungalows construits en matériaux traditionnels, dont le nom résume tout : La Crique. Derrière le croissant de sable de la plage, la pelouse est plantée de cocotiers inclinés et de massif floraux. A l’arrière se dressent des letchis gigantesques. La nuit, des lucioles clignotent et le halo de la lune blanchit les roches couvertes de guano qui émergent de l’eau calme. 

Le fondateur, il y a trente ans, de l’hôtel, Pierre Blondel, est l’un de ces initiés, découvreurs de paradis, qui tombèrent parmi les premiers sous le charme de Sainte-Marie. L’île agit comme un sortilège. Jocelyne et son mari ont fait construire et louent quatre maisonnettes non loin du village de Vatobara sur la côte ouest. “ La première fois, nous sommes venus en vacances. Ce fut un choc. Nous sommes revenus et nous avons décidé de rester. Nous sommes ici depuis deux ans. ” Jean, un retraité de soixante-dix ans venu de la région parisienne, n’est as loin de succomber à son tour. “ Il y a tout ici, tout est beau, tout est bon… Je reviendrai l’année prochaine ! ” dit-il, le regard ébloui.

Au nord de Sainte-Marie s’étend une vaste cocoteraie qui a laissé son nom à la pointe des Cocotiers. Cette tôt est coiffée d’une immense plage qui se déroule en continu d’un versant à l’autre. face au grand large venteux de l’océan Indien, de grandes dunes se sont formées, stabilisées et recouvertes de végétation. Non loin du village d’Ambodiatafana, une de ces dunes domine un espace édénique, connu sous le nom de “ piscine naturelle ”. Protégé des vagues bouillonnantes par un digue rocheuse naturelle, ce bassin d’eau transparente est alimentée par l’eau de mer qui parvient à franchir la digue, laissant des voiles d’écume ruisseler sur a roche. Au pied de la dune, la plage est à l’ombre et à l’abri du vent. 

Non loin se dresse le phare Albrand, du nom d’un des premiers gouverneurs français de Sainte-Marie. Paroi cylindrique rouillée, passerelle criblée de trous : cet imposant édifice de métal n’a pas bonne mine. l’ascension n’en est pas du tout recommandée, bien qu’au sommet la vue embrasse l’intégralité de Sainte-Marie. Le phare ne fonctionne plus depuis des mois, mais les lentilles et le moteur sont maintenus en parfait état par Eugène Mavinta, son fidèle gardien depuis dix-sept ans. “ Nous manquons de pétrole ” déclare, laconique, ce dernier avec un triste sourire. 

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“ Le route reliera bientôt la capitale, les ponts sont déjà faits ” a aussi bon espoir Laurent Botomany, affable patron du restaurant bar Bleu du village d’Anafiafy, sur le chemin de la baie d’Ampanihy. La bonne cuisine que l’on y sert et le spectacle de la vie quotidienne du village qu’on observe de sa terrasse ombragée font de ce petit restaurant l’un des plus connus de Sainte-Marie. Il figure dans plusieurs guides touristiques à la grande fierté de M. Botomany.

On est ici sur la côte est. La baie d’Ampanihy est une longue lagune frissonnante, enfermée derrière une presqu’île de sable accumulé. Il y a toujours un candidat pour vous conduire à travers le village et la lagune jusqu’à la somptueuse plage, pareille à une mer de sable blanc, faisant face à l’océan Indien. Stefin, un jeune du village, indique les richesses qui, pêle-mêle dans la nature, font le quotidien d’Anafiafy : poivriers, caféiers, vanilliers, jacquiers, arbres à pain, papayers, ananas, riz, goyaviers, cocos… Sur la pirogue, Stefin explique en pagayant que, pour se nourrir en poissons et crustacés, il n’y a qu’à se servir dans la lagune : “ Tout vient de la baie : crevettes, camarons, langoustes, calamars, poissons, même des petits requins. L’eau est peu profonde, moins de trois mètres. Tout est à portée de main. ” 

La réfection espérée du réseau routier dégradé profiterait en particulier à ce rivage orientale de Sainte-Marie, le plus sauvage, le moins peuplé, le plus isolé. Ici on marche sur des kilomètres de plage sans rencontrer personne. Sous le couvert forestier abrité du soleil, on pénètre une nature en désordre en faisant craquer sous ses pas un tapis de feuilles sèches et de fruits tombés au sol. Par endroits, les pirogues d’un village proche sont tirées sur le sable. Un pêcheur raccommode son filet. Traces de cyclones, des arbres abattus repoussent dans des formes bizarres. A l’arrière de deux barrières successives de corail, on aperçoit les traits blancs de trois îlots de sable. Amarée basse, des martins-pêcheurs picorent dans le sable humide.

En suivant cette plage, on aboutirait au terrain d’aviation, à l’extrémité sud de Sainte-Marie, qui fait face à l’île aux Nattes (Nosy Nato). Cette île minuscule, qu’on traverse à pied en un quart d’heure et dont on fait le tour en moins de deux heures, est le joyau suprême du trésor naturel sainte-marien. L’île est une dépendance de Sainte-Marie, séparée d’elle par une passe lagunaire traversée en pirogues en dix minutes.  

Recherché par les charpentiers de marine, le bois de nattes a disparu. L’île est un concentré de tout ce qu’on ressent de plus fort à Sainte-Marie : l’enchantement du cadre, la douceur de vivre en dépit de conditions de vie difficiles ici aussi, la sensation de merveilleux. On se promène sur des sentiers serpentant entre des carrés de riz ou longeant des alignements de cocotiers, en partageant les allées et venues des villageois d’Aniribe. 

C’est ici que les initiés des premiers temps en mal de civilisation trouvèrent un refuge à la mesure de leur rêve d’ailleurs, comme l’attestent les bungalows, résidences secondaires, qui font face au lagon miroitant. On quitte l’île aux Nattes avec, effectivement, le sentiment de devoir sortir d’un rêve éveillé. “ J’en reviens ” nous avait précisé Jean, le retraité. Jean qui partait le lendemain pour l’Europe avec une seule idée en tête : revenir à Sainte-Marie.


 

Curieuse, la bien nommée

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