“A l’époque, le rio était beaucoup plus large, explique Alexandro. En se retirant, il a laissé le navire à l’abandon, coincé dans sa prison verte. ”
Descendu des Andes, le rio Madre-de-Dios rejoint, en Bolivie, le rio Béni. Au Brésil, il prend le nom de Madeira avant de se rattacher à l’Amazone. Autour, c’est la selva. Un mur vert qui renvoie l’écho comme les montagnes. “ Un jungle sèche et basse “ aux dires d’un chasseur de papillons suisse. Il y règne un faux silence peuplé de cris lointains et mystérieux. Un paysage sans horizon. Seul moyen, seul chemin pour en sortir : le fleuve.
Il est large. Peu profond. L’eau s’évapore à la saison sèche. Même dans une pirogue, il faut parfois mettre pied à terre, avec l’eau jusqu’aux chevilles, pour continuer. Elle est d’un brun rouge opaque et file entre les branches de bois mort qui se dressent sur son passage. La pirogue est poussée par un moteur brésilien conçu pour les eaux basses des rios de l’Amazonie. Une petit moteur de faible puissance doté d’une tige très longue que le pilote place presque à l’horizontale, laissant seulement l’hélice disparaître sous les flots.
Cinquante dollars américains par personne pour une ballade de quatre jours. Il n’y a même pas à chercher en arrivant à Puerto-Maldonado, la capitale du Madre-de-Dios. A l’hôtel, Alexandro a passé sa tête dans l’entrebâillement de la porte de la chambre ( « Buenas tardes…! »), il a déplié ses cartes sur un lit et nous sommes tombés d’accord sur la remonté du rio jusqu’à Palma-Real, un point proche de la frontière bolivienne.
Avec sept mille habitants, Puerto-Maldonado est la seule agglomération importante du sud de cette antichambre de l’Amazonie qu’est la forêt péruvienne dans laquelle plongent les contreforts des Andes, à l’est. Fondée en 1902, elle porte le nom du colonel José Faustino Maldonado, dont l’expédition disparut alors qu’elle tentait de remonter le cours du fleuve jusqu’à sa source, au dix-neuvième siècle. Au port, chaque jour, convergent des dizaines de pirogues chargées de bois précieux, venues des quatre coins de la selva.
Alexandro a vingt-cinq ans. Il est marié et père d’un enfant. Il est petit, trapu, agile, avenant, capable. Il habite une maison basse, plutôt bien arrangée comparée à la moyenne, un peu en retrait du fleuve, à la sortie de la ville. Une dizaine de rues poussiéreuses se coupant à angle droit, écrasées de soleil, bordées de constructions hétéroclites aux murs décrépis et aux toits plats.
Il y a peu d’étrangers à Puerto-Maldonado. Iquitos, centre d’activité au cœur de la forêt humide du Nord-Est, est plus fréquenté et dispose d’une infrastructure d’accueil plus développée. On trouve pourtant à Puerto un des ces villages-hôtels sur pilotis où une photographe américaine propose des safaris en jungle. Cinquante dollars peuvent paraître beaucoup d’argent : ça l’est au Pérou. Mais le ravitaillement de quatre jours, les “ pourboires “ à laisser aux étapes, la rémunération du guide, tout est compris. Il n’y a rien d’autre à faire que porter les bagages et suivre Alexandro.
Pour se frayer un chemin, le rio Madre-de-Dios a taillé dans la forêt. Par endroits, ses rives ressemblent à de petites falaises de terre rouge, friable, au sommet desquelles la végétation a arrêté sa progression. Des huttes isolées, invisibles du fleuve, sont repérables aux piquets d’amarrage des pirogues.
Ici, pénétrer profond dans la forêt est une expédition. Depuis la période incaïque, elles se comptent par centaines. Certaines cherchent toujours Païtiti, ruine de légende enfouie dans la jungle, et légendaire trésor sacré des Incas, dont la plus grande partie serait intacte. C’est là que les derniers nobles incas se seraient établis, pourchassés par Pizarre après la chute de Cuzco, emportant les fabuleuses richesses de l’empire effondré. Des sites ont déjà été découverts attestant d’une présence inca en forêt vierge.
A une heure de Puerto-Maldonado, Alexandro accoste. Des arbres fins, un sentier bien dessiné, un enchevêtrement de plantes. Et, au détour d’un dernier virage, assailli par les herbes, prisonnier des lianes, reposant au fond d’une fosse, un navire. « Fitzcarraldo ! » s’exclame Antonio en montrant l’épave du doigt.
Fitzcarraldo : un autre nom magique de la selva. En joignant en cinquante minutes de marche la vallée fluviale de l’Ucayali à celle du Madre-de-Dios, Fitzcarraldo a réalisé la liaison du Cuzco avec toute la région du Madre-de-Dios, liaison d’une énorme importance, non seulement commerciale, mais aussi stratégique : il a ainsi, a écrit l’historien péruvien Jorge Basadre, réaffirmé l’union de toutes les parties du Pérou.
Aventurier, explorateur, affairiste, Isaius Firmin Fitzcarraldo est né en 1862, dans la région d’Ancash, riveraine du Pacifique au nord du Pérou. Son père était américain. Quand, trente-et-un an plus tard, il décide de partir vers le Sud à la recherche de nouvelles zones à exploiter, il est le plus riche cauchero d’Iquitos (du mot indien caucho, caoutchouc). Il emploie, par centaines, des Indiens de la forêt à récolter le latex des hévéa sauvages. Roi du caoutchouc, on l’appelle le “ le seigneur de l’Ucayali ”. L’Ucayali est le grand fleuve du nord de la selva péruvienne, un autre affluent de l’Amazone.
Le passage que Fitzcarraldo et ses hommes empruntent lors de cette première expédition, portant leurs canots, est le plus court connu entre les bassins de l’Ucayali et du Madre-de-Dios. Il permet de relier le Sud au Nord de la selva et ouvre de nouveaux territoires aux caucheros. L’ « isthme de Fitzcarraldo » est situé à deux cents kilomètres au nord de Cuzco. Un village en marque l’entrée.
L’année suivante, Fitzcarraldo achète le Contamina, un petit vapeur, et repart. La route est différente, mais il s’agit, cette fois encore, de raccorder deux affluents de l’Ucayali et du Madre-de-Dios, les rois Serjali et Cashpajali, à leurs points les plus rapprochés. Un millier d’Indiens, une centaine de Blancs, hissent le Contamina sur plus de dix kilomètres par-delà une colline de cinq cents mètres de hauteur ! Le vapeur passe, mais sa coque ne résistera pas. Fitzcarraldo doit l’abandonner peu après son contact avec le dirigeant cauchero bolivien, Nicolas Suarez. En 1896, Fitzcarraldo possède le monopole de la navigation de l’Ucayali au Madre-de-Dios. Il meurt le 9 juillet 1897. A sa mort, les Indiens s’enfuient, la voie est délaissée et l’immense forêt retrouve son isolement.
Ce n’est pas le Contamina qui est échoué à une heure de Puerto. Une plaque fixée à la chaudière indique : “ 1936, Ktien Gesellschaft, Gegsau-Roslau ”. La coque en métal mesure une vingtaine de mètres de long. Des deux ponts, il ne reste que l’armature. Outre la chaudière, la cheminée et le gouvernail sont encore en place. Sur le deuxième pont, de larges feuilles jaunies pénètrent à l’intérieur de la cabine plongée dans la pénombre.
Le Fitzcarraldo n’est plus qu’une carcasse désossée et rouillée, propriété de la société Alfredo Pinto. Une fin étonnante pour ce vapeur, ancien navire d’appui de l’armée péruvienne lors des conflits frontaliers avec l’Equateur, dans les années quarante. Comment a-t-il échoué ici ? A l’époque, le rio était beaucoup plus large, explique Alexandro. En se retirant, il a laissé le navire à l’abandon, coincé dans sa prison verte.
Pour ses quatre jours, Alexandro a choisi d’aller directement à l’étape la plus éloignée, puis de revenir lentement vers Puerto-Maldonado. Palma-Real est le dernier endroit où flotte le drapeau péruvien avant la frontière bolivienne. C’est un village d’Indiens Huarayos péruvianisés, un ensemble de huttes avec, au centre, l’école en béton et un mât pour le drapeau. Les Huarayos furent des guerriers redoutables. Au quinzième siècle, ils résistèrent aux visées expansionnistes de l’Inca Yupanci et, à l’époque coloniale, mirent à mal l’expédition du conquistador Alvarez de Maldonado. Tous les Indiens d’Amazonie ont souffert des Blancs et des métis. Avilis, déracinés, réduits en esclavage par les caucheros, ils ont payé cher la ruée vers “ l’or mou ”. Jusqu’à ce que, au début des années 1910, le caoutchouc malais apporte la ruine.
Devant l’école de Palma-Real, des enfants jouent au football. Sur un banc, une vieille femme, toute vêtue de noir, les contemple. Elle crache à nos pieds. « Elle est folle » dit l’instituteur péruvien. Abattu par la chaleur et la solitude, il accueille avec ravissement la bouteille de pisco que lui tend Antonio. Il vit seul depuis des mois dans le village. Les Indiens n’ont aucune amitié pour lui. Il attend avec impatience une relève qui tarde. La détresse se lit dans ses yeux.
Le quotidien El Diaro a publié une enquête prouvant que des paysans misérables des hauts plateaux avaient vendu leurs enfants à des chercheurs d’or de la selva comme main d’œuvre. L’or : les travaux forcés pour peu de chose. Ils sont une vingtaine à trimer par 40 °C, sur une langue de sable noir et de galets séparant le rio Madre-de-Dios de l’un de ses affluents. Toujours par deux. Inlassablement le premier remplit une brouette de sable et de galets pendant que le second dégage les galets de la brouette précédente de leur gangue à grands coups de seaux d’eau jetés sur une plateforme prolongée par un toboggan, fait de planches et recouvert d’une toile de jute qui retient la poudre d’or. Une fois celle-ci débarrassés de ses impuretés, une multitude de points brillent sur la toile humide. Les paillettes d’or sont récupérés quand tout est sec. Ces hommes font leur rêve de fortune dans des cabanes construites sur une colline dominant l‘intersection des deux fleuves. La forêt amazonienne en est pleine. Ceux-là sont jeunes. Ils viennent tous de Puerto-Maldonado.
Dernier arrêt. Il faut marcher deux heures pour atteindre le lac Sandoval. Une marche agréable et sans surprise. Elle aboutit chez une vieil homme, gardien du lac. Sa maison de bois est surélevée, à l’ombre d’une ramure gigantesque. Il offre un café dont les grains ont été cueillis dans la forêt. Le lac Sandoval est une réserve naturelle dont la végétation humide tranche, par ses couleurs et son exubérance, sur la jungle sèche environnante. Une vaste étendue d’eau dormante, d’un vert sombre, entourée d’un rideau serré d’arbres. On en fait le tour en pirogue, à la pagaie, mais il est interdit, et surtout peu recommandé, d’aborder. Là encore, un silence profond entrecoupé de battements d’ailes, du plongeon, rare, d’un crocodile, de bourdonnements d’insectes. Un lieu superbe.
C’est dimanche. Tout Puerto-Maldonado est à la plage et se baigne dans le rio Madre-de-Dios. Le perroquet vert de l’hôtel est encore plus triste qu’à l’arrivée. Le singe tire sur sa chaîne. Un dernier signe et Alexandro est rentré chez lui. Dans la chambre, des raies d’ombre, partis des persiennes, courent sur les murs. Au soleil couchant, le fleuve endormi prend la couleur de l’or.
• Un pont suspendu relie depuis 2011 les deux rives du fleuve, mettant en communication la route de Cuzco avec celle conduisant au Brésil.