Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

Cagoules noires et bonnets indiens

A l’entrée d’un restaurant, un bambin en guenilles peine en traînant des deux mains sa boîte de cireur. Il secoue doucement les jambes de pantalon, désignant de ses yeux graves les souliers. Le patron ne dit rien. Il le soulève, l’installe et lui sert un bol de soupe chaude. 

Lunettes noires, bottes luisantes, une tige de fer effilée à un bout en guise de cravache : dans le train Lima-Huyancayo, un lieutenant mène le contrôle. Les questions sont tatillonnes ; le ton, méprisant. “ Je ne pense pas que vous reviendrez au Pérou après ça, glisse à voix basse un voisin de banquette péruvien. Moi, j’économise pour partir. Trop de problèmes ici, et ça va aller de pire en pire... “

Depuis l’intervention, en décembre 1982, des premières unités de l’armée, une partie des Péruviens a retrouvé le quotidien d’une présence militaire. A Ayacucho, ville de 35 000 habitants du centre du Pérou où tout a commencé, Sentier Lumineux a dû reculer devant la mobilisation des forces armées. Ses actions se développent désormais dans le reste du pays et à Lima, la capitale, où l’état d’urgence est en vigueur depuis février 1985.

Pour se rendre à Ayacucho, il faut prendre le train de six heures du matin, à Lima. C’est l’heure à laquelle des policiers en uniforme vert olive, mitraillette à la hanche, prennent position autour de la présidence, le palais Pizarre, face aux gardes en tenue d’apparat qui ont passé la nuit, immobiles, la lance droite, de l’autre côté des grilles. La mini-gare de Lima dresse sa façade début de siècle juste derrière le palais. Elle aussi est bien protégée. Des soldats filtrent les entrées. 

Centre d’activités et carrefour commercial, Huyancayo est situé au fond d’une plaine rougeoyante au soleil couchant. En 1984, le maire de la ville a été abattu par un commando de Sentier Lumineux. De là, deux cars partent tous les jours pour Ayacucho. Certains sont interceptés par les terroristes. “ Généralement ils ne montent pas, raconte le directeur de l’Office de tourisme de Huyancayo. Le chauffeur récolte l’argent, dix mille soles par personne, et le leur donne. Le problème, c’est si le chauffeur refuse de s’arrêter. C’est déjà arrivé ; ils l’ont tué. “

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Les Andes. La vallée est si profonde qu’on en voit pas le fond. Au loin, une énorme masse sombre et ridée barre l’horizon sous le ciel bleu. Paysage somptueux, d’une beauté à couper le souffle. Une couverture sur les épaules, une femme contemple, immobile, cette immensité. Le monde indien commence là. Maisons de torchis, champs inclinés, visages à la peau cuivre et aux yeux vides.

La route, une piste en fait, est stratégique. Elle relie Ayacucho à Lima, via Huyancayo et La Oroya. Couper cette route, c’est couper la principale voie de ravitaillement d’Ayacucho. L’armée y a établi des postes fixes et ses convois la remontent régulièrement. Les postes fixes protègent les ponts et un certain nombre de villages étapes.

A cent kilomètres d’Ayacucho, après d’interminables lacets, la piste rejoint un désert ocre et rouge. C’est une vallée aride de pierres et de cactus qui ondule entre les montagnes. Au fond, le rio Mantaro s’écoule sur son lit de galets. On voit les premiers villages abandonnés, aux portes cadenassés, aux fenêtres bouchées par des planches, laissés à la poussière.

Au sommet d’une petite colline surplombant la route, une casemate aux couleurs de treillis militaire. Les murs sont peints de tâches vertes, brunes et blanches. De hautes lettres noires, visibles de loin, indiquent le nom de ses occupants : “ Sinchis “. En quechua, la langue des Indiens, cela désigne des surhommes, capables des plus grands exploits. Les sinchis sont des commandos de la police, des unités spéciales de la lutte anti-guérilla. Leurs maillots noirs sont marqués d’une tête de mort et de leur devise : “ Être et non paraître “. Ils défendent un pont de fer. Certains portent déjà la tenue des missions nocturnes : chandail et cagoules noirs.

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Peu avant le voyage au Pérou du pape Jean Paul II, en février 1985, débutait à Ayacuchole procès des assassins de huit journalistes péruviens tués le 23 janvier 1983 par les habitants d’un village perdu de la sierra : Uchuraccay. Selon la presse péruvienne, des sinchis héliportés leur auraient dit : “ Ceux qui viennent du ciel sont des amis, ceux qui viennent par la route, des ennemis : il faut les tuer. “

Ce massacre ébranla l’opinion publique péruvienne et révéla au monde l’existence de cette “ sale “ guerre où s’affrontent, par Indiens interposés le plus souvent, l’armée et une organisation révolutionnaire des plus énigmatiques : Sentier lumineux. Pas de contact avec la presse, refus de tout dialogue avec le gouvernement, aucun appui étranger en apparence. Un seul langage : les armes. 

Sentier lumineux (Sendero luminoso) tire son nom du titre d’un ouvrage de José Carlos Mariategui, père spirituel du communisme péruvien. Son fondateur : Abimaël Guzman, 56 ans, maoïste, professeur de philosophie à l’université d’Ayacucho. En 1963, le camarade Gonzalo, son nom de guerre, rompt avec le parti communiste péruvien - légal - et entraîne un groupe d’étudiants dans un travail de propagande auprès des populations indiennes misérables et illettrées. Dans cette région, peuplée de 500 000 habitants, l’une des plus pauvres du Pérou, l’espérance de vie ne dépasse pas quarante-cinq ans.

L’engagement est total. Les militants de Sentier lumineux partent dans les villages vivre avec les Indiens. Certains s’y marient, tissant des liens bien plus que politiques avec ces descendants des peuples Wankas et Chankas.  Plus de dix années passent. Abimaël Guzman choisit le jour symbolique du retour du Pérou à la démocratie après une décennie de pouvoir militaire pour lancer son premier coup de main : le 17 mai 1980, un groupe fracasse les urnes du petit bourg de Chuschi. Aujourd’hui les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de neuf mille tués, deux mille disparus, un millier de condamnés pour terrorisme, vingt-neuf provinces sous contrôle militaire, soit le tiers du pays. 

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Sentier lumineux frappe presque quotidiennement en ville ou dans les campagnes. Assassinats de notables, attentats à l’explosif, attaques de mines (le Pérou tire l’essentiel de ses ressources de l’exploitation du zinc, de l’argent, du plomb et du cuivre), embuscades des patrouilles de l’armée et de la police, massacres de représailles dans les villages indiens hostiles. L’estimation moyenne de ses effectifs tourne autour de cinq mille membres actifs. 

Après avoir sous-estimé le mouvement, le président libéral Belaunde Terry, auquel a succédé en juillet 1985 Alan Garcia, leader de l’APRA (la Gauche populiste), a envoyé l’armée. Six mille hommes sont sur le terrain. Arrestations, disparitions, regroupements de population, organisation de milices villageoises. Régulièrement, on découvre dans la région des charniers. Sentier lumineux et l’armée s’en renvoient la responsabilité. 

L’arrivée de la Gauche n’a rien changé. Dès septembre 1985, une semaine après la destitution de deux généraux dirigeant les opérations militaires contre la guérilla, un survivant racontait le massacre par l’armée, à la fin du mois d’août, de 78 paysans indiens dans deux villages de la province de Cangallo, dans le département d’Ayacucho. 

Un an après, la folie sanguinaire de Sentier lumineux est toujours aussi vive et l’armée se scandalise des tentatives du gouvernement Garcia pour lutter contre ses excès. Témoin : l’exécution de près de trois cents détenus lors de l’assaut donné à des prisons mutinées, alors que se tenait le congrès de l’Internationale socialiste à Lima. Un mois plus tard, une bombe explose dans le train menant au pied du Machu Pichu, l’extraordinaire cité inca, clou de tous les circuits touristiques du Pérou. Bilan : huit morts, sont deux touristes ouest-allemands. La réponse de Sentier lumineux. 

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“ Abattons la fausse paix “ lit-on sur les murs d’Ayacucho. Peints de nuit entre deux patrouilles, ces graffitis sont le signe de la présence de Sentier lumineux en ville. La nuit, les moteurs des véhicules de l’armée et de la police résonnent dans le silence. Dans leurs pick-ups flambant neufs, les sinchis remontent les rues, feux éteints, sans bruit, lentement. La seule touche de vie vient d’un marchand ambulant installé à un angle de la grande place carrée centrale, la plaza Mayor. Il reste tard, sous son ampoule allumée, à vendre des cigarettes et des friandises. Mais passé neuf heures du soir, ses rares clients sont des soldats tapant du pied contre le froid, le fusil à l’épaule.

Avec ses cours pavées, ses arcades, ses patios à colonnades, ses balcons de bois sculpté et ses trente-sept églises disséminées alentour, la plaza Mayor et ses environs constituent l’un des ensembles les mieux conservés de l’époque coloniale espagnole de toute l’Amérique latine. La place est un cœur pour la cité. Le jour, sous ses arcades, devant les journaux posés à terre ou suspendus à un fil, l’attroupement est permanent. Des soldats les lisent. On parle d’eux. 

Plaza Mayor, les deux institutions symboles du conflit actuel se font face. D’un côté, la Préfecture, vieux palais de pierres grises aux moulures érodées, datant de 1735, siège depuis juillet 1984 de l’autorité militaire. De l’autre, l’université San Cristobal de Huamanga, demeure coloniale encore plus ancienne (1677), bâtie avec les mêmes pierreset tout aussi usée. Elle a formé les premiers membres, et cadres, de Sentier lumineux. Abimaël Guzman enseignait la philosophie dans les nouveaux bâtiments, construits en 1959, de cette université, seul établissement public de la ville à n’être l’objet d’aucune surveillance, ouverte du moins, de l’armée. Police et armée, dont les rapports sont difficiles, ont leurs quartiers généraux de part et d’autre de cette place. Le reste de la ville couvre les collines alentour. Faubourgs pauvres, étalés, suspects. 

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A l’entrée d’un restaurant, un bambin en guenilles peine en traînant des deux mains sa boîte de cireur. Il secoue doucement les jambes de pantalon, désignant de ses yeux graves les souliers. Le patron ne dit rien. Il le soulève, l’installe et lui sert un bol de soupe chaude. 

Le fond du problème “ Sentier lumineux “ est là. L’armée a beau jeu de rappeler que le pouvoir civil n’a pas fait mieux qu’elle lorsqu’elle dirigeait le pays. “ Il ne suffit pas de lutter contre la subversion par des mesures d’exception, il faut aussi le faire par des programmes de développement “ se permettait de déclarer, en 1983, le général Edgardo Mercado Jarrin, ancien Premier ministre. Pour avoir tenu des propos similaires à la télévision, le général Huaman perdit, fin août 1984, son poste de commandant de la région d’Ayacucho. Un programme de développement est effectivement en cours, mais que peut faire le Pérou accablé par 14 milliards de dollars de dette extérieure, un sous-développement et une corruption chroniques ?

Avec cette guerre, Ayacucho, bourg fondée au seizième siècle à deux mille huit cents mètres d’altitude pour servir de relais entre Lima et l’ancienne capitale inca, Cuzco, marque à nouveau l’histoire du Pérou. C’est là qu’en 1824, le continent sud-américain gagna son indépendance après la victoire du général Sucre, compagnon de Simon Bolivar, sur les Espagnols. Ayacucho, qui signifie en quechua “ le coin des morts “, tient son nom de ce combat. Trois siècles plus tôt, la région avait été le théâtre de la bataille du Chupas (1542) que livrèrent les troupes loyales à Charles Quint à celles d’Almagro El Mozo, fils de Diego de Almagro, compagnon de Pizarre partisan d’une rupture avec la Couronne d’Espagne. 

Riche de ce passé, Ayacucho était avant la guerre une étape touristique prisée. Le nombre des boutiques et des restaurants du centre-ville en témoigne. La plupart végètent ou ont fermé leurs portes. Et Ayacucho n’est plus une exception aujourd’hui : le tourisme a apporté, en 1984, 209 millions de dollars américains au Pérou ; en 1982, il lui en avait fourni plus de 300 millions. Entre autres succès, Sentier lumineux a réussi à appauvrir encore un peu plus ce pays. 

 

 

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